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Tout savoir sur le pollen

Le pollen est bien plus qu’une simple source de protéines : sa composition, sa digestibilité et sa valeur nutritionnelle varient fortement selon les plantes. De la pelote récoltée au pain d’abeille stocké dans les cellules, cet article examine ce que la science établit réellement sur son rôle dans le développement, la santé et la survie des colonies. Il en dégage également les principales implications pour la pratique apicole.

Résumé

Le pollen est d’abord le gamétophyte mâle des plantes à graines, et non un aliment élaboré pour les abeilles. Ce point de départ commande une grande partie de ce que la recherche permet aujourd’hui d’établir. Sa composition résulte de la biologie reproductive et de l’histoire évolutive de la plante, mais varie également avec le génotype et les conditions de croissance. Sa transformation commence dès la récolte: pollen floral, pelote corbiculaire, pollen de trappe et pain d’abeille ne constituent pas exactement le même matériau.

Lors de la mise en cellule, le pollen est compacté, mélangé à des sécrétions et à du nectar ou du miel, puis acidifié, ce qui contribue à sa conservation. Les données disponibles ne démontrent toutefois ni amélioration nutritionnelle générale, ni meilleure digestibilité, ni nécessité d’une maturation préalable. Dans les expériences disponibles, les abeilles consomment préférentiellement le pollen récemment stocké.

La valeur nutritionnelle du pollen ne se réduit pas à sa teneur en protéines brutes. Elle dépend notamment du profil en acides aminés indispensables, des lipides et des stérols, d’une digestibilité incomplète et variable selon les taxons ainsi que de la méthode d’analyse employée. Il en résulte une asymétrie pratique entre les deux grandes ressources de la colonie. La fonction énergétique principale des réserves glucidiques peut être remplacée relativement directement par du sirop ou du candi, même si ces aliments ne reproduisent pas toutes les propriétés du miel. Le pollen constitue en revanche une matrice beaucoup plus complexe. Un acide aminé essentiel présent en proportion insuffisante peut limiter la synthèse protéique malgré un apport quantitatif apparemment abondant, tandis que les stérols, que l’abeille ne synthétise pas, échappent entièrement à la mesure des protéines brutes.

La consommation directe de pollen est concentrée chez les jeunes ouvrières, qui convertissent ses nutriments en tissus, en réserves physiologiques et en gelée nourricière; les larves n’en ingèrent directement qu’une part marginale. Les nourrices peuvent amortir certaines différences entre les sources alimentaires, mais elles ne peuvent créer un nutriment durablement absent. La colonie régule activement la quantité de pollen récoltée, mais les expériences disponibles n’ont pas établi qu’elle sélectionne systématiquement les sources présentant la meilleure valeur nutritionnelle. Quantité, composition, diversité et continuité doivent donc être distinguées: aucune de ces dimensions ne suffit isolément à définir une alimentation adéquate.

La qualité du pollen n’est ainsi pas une propriété fixe du pollen. Elle résulte de l’interaction entre la matrice végétale, sa transformation par les abeilles, l’état physiologique des consommatrices et les besoins actuels de la colonie.

Pour la conduite du rucher, ces constats limitent ce que l’apiculteur peut mesurer et déplacent l’essentiel de l’intervention en amont. En l’absence d’un indicateur de terrain validé, l’appréciation la plus prudente repose sur une convergence d’indices — rentrée de pollen, réserves visibles, couvain non operculé, floraisons accessibles et comparaison entre colonies d’un même rucher — sans qu’aucun signe isolé permette de conclure. La demande dépendant principalement de l’élevage en cours plutôt que du calendrier, la question utile n’est pas seulement la quantité récoltée durant l’année, mais l’existence éventuelle d’une rupture entre l’offre et les besoins du moment.

Une colonie ne peut pas récolter une ressource absente du paysage. Le choix de l’emplacement et la continuité des floraisons constituent donc les premières mesures nutritionnelles. Lorsqu’une insuffisance résulte d’une offre florale durablement trop faible, déplacer le rucher ou adapter le nombre de colonies à la capacité du milieu agit sur la cause. Une complémentation peut aider à franchir une rupture temporaire, mais elle ne rétablit pas la continuité florale du paysage.

L’asymétrie de substitution vaut également pour le nourrissement. Un apport glucidique peut corriger assez directement un manque d’énergie, tandis qu’aucun complément protéiné actuellement évalué n’a démontré qu’il reproduisait de manière générale l’ensemble des fonctions d’un pollen approprié. La complémentation protéinée doit donc rester ciblée, limitée dans le temps et évaluée sur le bilan de la colonie plutôt que sur la seule quantité consommée. Stimuler l’élevage sans pouvoir assurer la continuité alimentaire nécessaire risque de déplacer le problème plutôt que de le résoudre.

La même prudence s’applique à la gestion des cadres contenant du pollen. Leur apparence et leur âge ne renseignent de manière fiable ni sur les résidus chimiques, ni sur les agents infectieux, ni sur les mycotoxines. Leur conservation et leur réutilisation relèvent donc d’une décision sanitaire autant que nutritionnelle, et la congélation ne constitue pas une désinfection.

Enfin, une alimentation adéquate peut améliorer la capacité de la colonie à tolérer certaines contraintes. Elle ne remplace cependant ni la lutte contre Varroa, ni la maîtrise des agents pathogènes, ni la réduction des expositions nocives.

1. Pourquoi le pollen est indispensable à la colonie

Comprendre les fonctions biologiques du pollen et pourquoi ses nutriments soutiennent l’élevage, la physiologie et le renouvellement de la colonie.

Une ruche lourde n’est pas nécessairement une colonie bien nourrie. Elle peut disposer de réserves abondantes de miel, donc d’énergie, tout en manquant des nutriments nécessaires à l’élevage du couvain et au renouvellement des ouvrières. Inversement, une bonne disponibilité en pollen ne peut compenser un manque de glucides ou d’eau. L’alimentation d’une colonie repose donc sur plusieurs ressources complémentaires, dont aucune ne remplace entièrement les autres.

Ces ressources se répartissent les fonctions: les glucides du nectar et du miel fournissent le carburant, l’eau permet le transport et la transformation des nutriments, et le pollen apporte les matériaux de construction — protéines et acides aminés, lipides et acides gras, stérols et de nombreux micronutriments nécessaires au développement et au fonctionnement de l’organisme (Brodschneider & Crailsheim, 2010; Wright et al., 2018).

Parmi les aliments naturels récoltés par l’abeille mellifère, le pollen constitue ainsi la source la plus diversifiée sur le plan nutritif. Cela ne signifie pas qu’il soit « plus essentiel » que l’eau ou les glucides, mais qu’il fournit la plus grande partie des constituants que le nectar et le miel n’apportent pas en quantité suffisante.

1.1. Bien davantage qu’une source de protéines

Réduire le pollen à sa teneur en protéines est une simplification commode, mais biologiquement insuffisante. Ses protéines fournissent notamment les acides aminés indispensables à la synthèse de nouvelles protéines. Ses lipides et ses acides gras participent à la constitution des membranes cellulaires, aux réserves énergétiques et à différentes voies de signalisation. Les stérols sont particulièrement importants, car les abeilles ne peuvent pas les synthétiser entièrement et doivent donc les obtenir par l’alimentation. Le pollen contient également des vitamines, des minéraux et de nombreux métabolites secondaires d’origine végétale (Wright et al., 2018).

La présence d’un nutriment ne renseigne toutefois pas encore sur sa disponibilité réelle pour l’abeille. La valeur d’un pollen dépend aussi de l’équilibre entre ses constituants, de sa digestibilité, de la quantité consommée et des besoins physiologiques de l’abeille qui le consomme. Un pollen riche en protéines peut, par exemple, présenter un déséquilibre en acides aminés essentiels ou manquer de certains lipides ou stérols. La composition détaillée et la grande variabilité botanique des pollens seront examinées au chapitre 4.

1.2. Un aliment consommé par quelques abeilles au bénéfice de toute la colonie

Toutes les abeilles de la colonie ne consomment pas directement la même quantité de pollen. Sa consommation est concentrée chez les jeunes ouvrières et atteint son maximum durant la phase où elles assurent les fonctions de nourrices. Elle diminue ensuite fortement lorsque les ouvrières passent à d’autres tâches, notamment au butinage (Crailsheim et al., 1992).

Les nourrices digèrent le pollen, en absorbent les nutriments et les utilisent pour développer leurs glandes hypopharyngiennes et mandibulaires, leur corps gras et leurs réserves physiologiques. Une partie des nutriments est ensuite incorporée à la gelée nourricière distribuée principalement aux larves et à la reine, mais aussi à d’autres adultes. Le couvain dépend donc largement du pollen sans en consommer lui-même de grandes quantités directement (Wright et al., 2018).

Cette division du travail transforme la nutrition pollinique en processus collectif. Les butineuses récoltent la matière première, les jeunes ouvrières l’assimilent et la redistribuent, tandis que la reine, les larves et de nombreux adultes en bénéficient indirectement. Le pollen ne nourrit donc pas seulement les abeilles qui le mangent: il alimente tout un réseau de production et de transfert de nutriments à l’intérieur de la colonie.

1.3. Des glandes nourricières à la longévité des ouvrières

Une alimentation pollinique suffisante soutient le développement des glandes hypopharyngiennes, la constitution des réserves du corps gras et le niveau de vitellogénine. Cette lipoprotéine multifonctionnelle participe au transport et au stockage des nutriments, à la production de gelée nourricière et à plusieurs mécanismes associés à la longévité et à la division du travail.

La nutrition pollinique influence également la masse corporelle, le métabolisme, certains paramètres immunitaires et les systèmes de détoxification. Les expériences de privation ou de restriction montrent des effets sur le développement des glandes nourricières, la vitellogénine, la survie des ouvrières et la capacité à élever du couvain. La nature du pollen consommé peut en outre modifier l’intensité de ces effets (Di Pasquale et al., 2013, 2016).

L’importance biologique du pollen apparaît particulièrement clairement lorsque la ressource devient insuffisante. La colonie peut alors réduire l’élevage, éliminer une partie des jeunes larves ou réorienter ses réserves internes. Ces mécanismes limitent momentanément la demande, mais ils ne rendent pas le manque de pollen sans conséquence: moins de couvain élevé signifie aussi moins de jeunes abeilles disponibles ultérieurement.

La force des preuves n’est toutefois pas identique pour tous les niveaux d’organisation. Les effets d’une privation sévère sur la physiologie des jeunes ouvrières et sur l’élevage du couvain sont solidement établis. En revanche, il est plus difficile d’attribuer la survie ou la productivité à long terme d’une colonie à la seule qualité du pollen, car la reine, le climat, les agents pathogènes, les pesticides, Varroa et la structure démographique de la colonie interviennent simultanément. Une bonne alimentation peut améliorer la capacité de résistance ou de tolérance; elle ne constitue ni un traitement contre les maladies ni une méthode de lutte contre Varroa.

1.4. Une qualité qui dépend du contexte

Le pollen est donc indispensable, mais il n’existe probablement pas de pollen universellement optimal. Les besoins d’une jeune nourrice ne sont pas identiques à ceux d’une butineuse, d’une abeille d’hiver ou d’une colonie momentanément sans couvain. La valeur biologique d’une ressource dépend en même temps de sa composition végétale, de sa transformation par les abeilles, de sa digestibilité, du moment où elle est disponible et de l’état physiologique de la colonie.

Cette relation dynamique constitue le fil conducteur du présent article:

La qualité du pollen n’est pas une propriété fixe du pollen. Elle résulte de l’interaction entre la matrice végétale, sa transformation par les abeilles, l’état physiologique des consommatrices et les besoins actuels de la colonie.

2. De la plante à la colonie

 

Suivre le pollen depuis sa fonction reproductrice chez la plante jusqu’à la formation des pelotes récoltées par l’abeille.

Le pollen qui arrive dans la ruche n’est plus exactement celui qui se trouvait dans l’anthère. Entre la fleur et la cellule de cire, il a adhéré au corps de l’abeille, été brossé, déplacé d’une paire de pattes à l’autre, humidifié puis comprimé en pelotes. Cette transformation commence donc bien avant la production du pain d’abeille.

2.1. Une structure conçue pour la reproduction de la plante

Le grain de pollen n’est ni une simple poussière végétale ni un spermatozoïde isolé. Il constitue le gamétophyte mâle des plantes à graines: une structure microscopique qui porte les cellules participant à la fécondation. Produit dans les anthères, il doit survivre à sa dispersion, atteindre une structure femelle compatible, s’y hydrater puis former un tube pollinique permettant le transport des cellules reproductrices jusqu’à l’ovule.

Sa paroi comporte deux grandes couches. À l’extérieur, l’exine, riche en sporopollénine, résiste à la dessiccation et à de nombreuses contraintes physiques, chimiques et biologiques. Sa surface forme des reliefs extrêmement variés selon les espèces végétales. Sous l’exine se trouve l’intine, principalement constituée de polysaccharides de paroi, notamment de cellulose et de pectines. Elle intervient dans l’hydratation, la germination et la formation du tube pollinique (Quilichini et al., 2015; Wang & Dobritsa, 2018).

L’exine n’enveloppe pas toujours le grain de manière uniforme. Elle est réduite ou absente dans certaines zones appelées apertures, qui prennent la forme de pores ou de sillons. Chez de nombreuses plantes, le tube pollinique émerge préférentiellement par l’une de ces zones. Le nombre, la forme et la disposition des apertures varient fortement entre les groupes végétaux. Ces apertures n’intéressent pas seulement la reproduction végétale : chez certains pollens, elles constituent également une voie par laquelle le contenu cellulaire devient accessible dans l’intestin de l’abeille. Les mécanismes digestifs correspondants sont examinés à la section 5.2.

La surface de nombreux pollens transportés par les animaux porte en outre une matière d’origine végétale appelée pollenkitt. Cette couche, généralement riche en lipides, peut également contenir des protéines, des pigments et d’autres composés. Elle favorise l’adhésion des grains entre eux, aux anthères, au corps des pollinisateurs et aux stigmates. Sa quantité et sa composition diffèrent cependant fortement selon les plantes; elle ne constitue donc pas une enveloppe uniforme présente à l’identique sur tous les pollens (Pacini & Hesse, 2005).

Ces caractéristiques n’ont pas évolué pour nourrir les abeilles. Elles répondent d’abord aux exigences de la reproduction végétale. L’abeille exploite comme aliment une structure dont les protéines, les lipides et les autres constituants servent initialement au développement et au fonctionnement du gamétophyte mâle. Cette origine explique une partie de la grande diversité morphologique, chimique et nutritionnelle des pollens.

2.2. Comment le pollen atteint le corps de l’abeille

L’acquisition du pollen dépend de la morphologie de la fleur, de la manière dont les anthères le présentent et du comportement de la butineuse. Certains grains se déposent passivement lorsque l’abeille touche les anthères; d’autres sont activement grattés, brossés ou détachés par les mouvements des pattes et des pièces buccales. Il n’existe donc pas un geste de récolte identique pour toutes les plantes.

La pilosité de l’abeille joue un rôle central. Les soies, souvent ramifiées, augmentent la surface disponible et retiennent les grains avant leur transfert vers les pattes. Les travaux expérimentaux d’Amador et al. (2017) montrent également que l’espacement des poils n’est pas indifférent: sur les yeux, les grains restent suffisamment exposés pour être retirés par les pattes antérieures, tandis que les brosses plus denses des pattes peuvent les accumuler au cours du nettoyage. Dans cette étude, le retrait expérimental des poils fonctionnels diminuait fortement l’efficacité du brossage.

Le pollenkitt renforce cette adhésion. Dans les expériences d’Amador et al. (2017), du pollen de pissenlit conservant son pollenkitt adhérait davantage aux abeilles que le même pollen après lavage. Ce résultat établit l’importance mécanique du pollenkitt pour ce pollen particulier; il ne permet toutefois pas de supposer un effet quantitativement identique chez toutes les plantes.

Les forces électrostatiques contribuent également au transfert. Une abeille en vol porte généralement une charge électrique, tandis que la fleur, reliée électriquement au sol, présente un potentiel différent. Le champ qui se forme entre elles peut attirer ou déplacer de très petits grains, parfois avant même un contact direct. L’existence de ce phénomène est bien établie, mais sa contribution relative à la récolte en conditions naturelles varie probablement avec la plante, l’humidité, les propriétés du pollen et la charge de l’abeille. L’électrostatique facilite donc le transfert; elle ne remplace ni le contact avec les anthères, ni l’adhésion au pollenkitt, ni le travail mécanique des poils et des pattes (Clarke et al., 2017).

Tous les grains déposés sur l’abeille ne sont pas récupérés. Une partie demeure sur des zones du corps moins accessibles au toilettage et peut être transférée aux stigmates des fleurs suivantes. Une autre partie est rassemblée pour être transportée jusqu’à la colonie. Le même pollen connaît ainsi deux destins différents: celui qui reste libre sur le corps contribue surtout à la pollinisation, tandis que celui qui est humidifié et comprimé dans les corbeilles devient une ressource alimentaire.

Dans une expérience réalisée avec Brassica rapa, le pollen libre prélevé sur le corps des abeilles mellifères a conservé une meilleure capacité à produire des graines que le pollen extrait de leurs corbeilles. L’étude ne permet pas d’en faire une règle universelle, car elle portait sur une plante et sur des transferts expérimentaux. Elle montre néanmoins que la manipulation et le compactage peuvent déjà modifier les propriétés biologiques du pollen avant son arrivée à la ruche (Parker et al., 2015).

2.3. Du corps aux pelotes de pollen

La formation des pelotes résulte d’une séquence coordonnée de toilettage. Les pattes antérieures récupèrent d’abord le pollen présent sur la tête, les yeux, les antennes et les pièces buccales. Les pattes médianes nettoient ensuite les pattes antérieures et une partie du thorax. Les pattes postérieures recueillent à leur tour le pollen provenant des pattes médianes, des ailes et de l’abdomen. Le matériel est ainsi progressivement déplacé vers l’arrière du corps plutôt que directement déposé dans la corbeille en un seul geste (Thorp, 1979).

Sur la face interne de chaque basitarse postérieur se trouve une brosse dense où le pollen s’accumule. Un peigne rigide, le rastellum, racle la brosse de la patte opposée. Lorsque l’articulation entre le tibia et le basitarse se referme, une petite structure en forme de palette, l’auricule, pousse le pollen vers la face externe du tibia.

La «corbeille à pollen», ou corbicule, n’est donc pas un panier creux. Il s’agit d’une surface tibiale légèrement concave, bordée de longues soies courbées. À chaque mouvement, une nouvelle quantité de pollen est poussée contre la pelote en formation. La compression répétée, les soies périphériques et quelques structures particulières de la corbicule permettent à la masse de rester fixée pendant le vol.

Au cours de ce transfert, l’abeille humidifie le pollen avec un liquide sucré d’origine apiaire, généralement décrit comme du nectar ou du contenu du jabot régurgité associé à des sécrétions buccales. Ce liquide ne sert pas seulement à mouiller les grains: il permet leur agglomération et leur compactage en une pelote cohésive (Thorp, 1979).

Une analyse physicochimique de pelotes de pissenlit a mis en évidence deux phases liquides: une phase aqueuse et sucrée compatible avec une origine apiaire et une phase huileuse correspondant vraisemblablement au pollenkitt végétal. La première produisait l’essentiel de l’adhésion visqueuse mesurée, tandis que la phase huileuse stabilisait les propriétés de l’ensemble face aux variations d’humidité. Les auteurs n’ont toutefois pas pu confirmer formellement l’origine de chaque phase ni généraliser leur organisation à tous les pollens (Shin et al., 2019).

La pelote associe ainsi trois éléments — les grains produits par la plante, les substances végétales présentes à leur surface dont le pollenkitt, et le liquide sucré ajouté par la butineuse. Elle constitue déjà une matrice biologique et chimique différente du pollen prélevé dans l’anthère.

2.4. Tous les «pollens» ne désignent pas le même matériau

Le mot pollen recouvre plusieurs matrices qu’il convient de distinguer:

  • Le pollen floral est prélevé directement dans les anthères. Il n’a pas encore été mélangé aux liquides ajoutés par l’abeille.
  • Le pollen libre ou corporel adhère aux poils et aux autres surfaces du corps. Il peut encore être transféré à une autre fleur ou récupéré lors du toilettage.
  • Le pollen corbiculaire, ou pelote de pollen, a été brossé, humidifié, concentré et comprimé dans les corbicules.
  • Le pollen récolté à la trappe correspond à des pelotes corbiculaires détachées des pattes à l’entrée de la ruche. La trappe ne ramène donc pas le pollen à son état floral. Le séchage, la congélation ou la conservation ultérieure peuvent encore modifier cette matière.
  • Le pollen stocké dans les rayons a été déposé puis tassé dans une cellule. Il entre alors dans une nouvelle phase de transformation conduisant à ce que l’on appelle communément le pain d’abeille.

Cette distinction est essentielle pour interpréter les analyses. Une pelote contient des sucres et de l’eau ajoutés pendant la récolte; ses teneurs relatives en protéines, lipides ou autres constituants ne sont donc pas directement comparables à celles d’un pollen floral pur. Dans certains échantillons de pollen récolté par les abeilles, la fraction provenant du nectar peut représenter une part substantielle de la matière sèche. Une faible proportion analytique de protéines ne signifie donc pas nécessairement que le pollen végétal initial en contenait peu: elle peut aussi refléter une dilution par les sucres ajoutés (Nicolson, 2011).

À son retour, la butineuse introduit ses pattes postérieures dans une cellule et détache les deux pelotes à l’aide de ses pattes médianes. D’autres opérations de tassement et de transformation se poursuivent alors dans le rayon. Elles feront l’objet du chapitre suivant.

Le passage de la fleur au pain d’abeille ne commence donc pas dans la cellule. Dès la récolte, l’abeille transforme un gamétophyte végétal en une ressource alimentaire composite.

3. De la pelote au pain d’abeille

 

Distinguer transformation, acidification et conservation du pollen sans confondre ces processus avec une amélioration nutritionnelle démontrée.

Lorsque la butineuse dépose ses pelotes dans une cellule, la transformation commencée sur la fleur se poursuit. Le pollen est tassé, mélangé à des substances d’origine végétale et apiaire, puis soumis à un milieu acide, sucré et biologiquement actif. Le produit ainsi stocké est communément appelé pain d’abeille.

Cette appellation peut cependant prêter à confusion. Elle suggère parfois qu’une fermentation comparable à celle du pain, du yaourt ou de l’ensilage serait indispensable pour rendre le pollen digestible et nutritif. Les données disponibles décrivent une réalité plus nuancée: le stockage modifie incontestablement le pollen et contribue à sa conservation, mais une maturation microbienne prolongée qui l’enrichirait systématiquement n’est pas démontrée.

3.1. Une matrice construite dans la cellule

À son retour à la colonie, la butineuse détache ses pelotes dans une cellule de cire. Les pelotes sont ensuite comprimées et recouvertes de quantités variables de nectar, de miel et de sécrétions buccales. Des apports successifs peuvent rester visibles sous forme de couches de couleurs différentes, correspondant à des sources florales ou à des épisodes de butinage distincts (Carroll et al., 2017).

Le pain d’abeille n’est donc pas une masse homogène. Il associe:

  • des grains de pollen provenant d’une ou de plusieurs espèces végétales;
  • le pollenkitt et d’autres substances présentes à la surface des grains;
  • le nectar ou le miel ajouté pendant la récolte et l’entreposage;
  • des sécrétions produites par les abeilles;
  • des microorganismes provenant des fleurs, de l’environnement, du corps des abeilles et de la ruche.

Contrairement aux cellules de miel mûr, les cellules contenant du pollen ne sont généralement pas fermées par un opercule de cire. Leur surface reste en contact avec l’atmosphère de la colonie, même si elle peut être recouverte d’une fine couche de nectar ou de miel. Le milieu n’est donc pas uniformément anaérobie comme le supposerait une comparaison directe avec un ensilage.

Le terme pain d’abeille ne désigne par ailleurs aucun stade de maturation précisément défini. Dans la littérature, il peut s’appliquer à du pollen stocké depuis quelques heures, quelques jours ou plusieurs semaines. Deux échantillons portant ce même nom peuvent donc différer par leur origine botanique, leur teneur en sucres, leur humidité, leur âge et leur microbiote.

3.2. L’acidification et les mécanismes de conservation

Le changement le plus constant après la mise en cellule est la formation d’une matrice fortement sucrée et acide. Le pain d’abeille présente généralement un pH voisin de 4 et peut contenir une proportion importante de sucres simples ajoutés sous forme de nectar ou de miel (Anderson et al., 2014).

Une expérience dans laquelle des colonies européennes et africanisées recevaient le même pollen a, par exemple, mesuré un pH initial de 4,7 dans le pollen distribué, contre environ 3,9 dans le pain d’abeille produit. Une partie de cette différence dépendait même de la sous-espèce ayant transformé le pollen, ce qui montre que le processus ne dépend pas uniquement de la plante d’origine (DeGrandi-Hoffman et al., 2013).

Plusieurs mécanismes peuvent agir simultanément pour limiter l’altération du pollen:

  • l’augmentation de la concentration en sucres réduit l’eau disponible pour de nombreux microorganismes;
  • l’acidité inhibe une partie des bactéries et des champignons sensibles;
  • le miel, le nectar et les sécrétions des abeilles apportent des enzymes et des composés antimicrobiens;
  • le tassement réduit certains espaces entre les pelotes;
  • les microorganismes capables de tolérer les sucres et l’acidité peuvent concurrencer des espèces moins adaptées;
  • les caractéristiques propres au pollen, notamment certains composés phénoliques ou lipidiques, peuvent également participer à la stabilité de la matrice.

La contribution relative de chacun de ces mécanismes demeure difficile à quantifier. La conservation ne doit donc pas être attribuée exclusivement à l’acide lactique ou à un groupe particulier de bactéries. Elle paraît plutôt résulter de plusieurs barrières physiques, chimiques et biologiques qui se renforcent mutuellement.

Dans une étude suivant les premières journées de stockage, le pH et la disponibilité de l’eau ont diminué au cours de la première semaine. Après une baisse initiale de l’abondance microbienne, bactéries et levures se sont brièvement multipliées au deuxième jour, avant de décliner entre le troisième et le septième jour. Les levures très tolérantes aux fortes concentrations de sucres ont persisté plus longtemps que les bactéries (Anderson & Mott, 2023). Cette dynamique est compatible avec une activité microbienne précoce, mais pas avec une prolifération continue pendant une longue phase de maturation.

3.3. Le pain d’abeille est-il véritablement fermenté?

La présence de bactéries lactiques dans le pollen et le pain d’abeille est bien établie. Vásquez et Olofsson (2009) ont notamment isolé des bactéries lactiques viables dans les pelotes et dans du pain d’abeille âgé de deux semaines, mais plus dans les échantillons âgés de deux mois. Les auteurs en ont déduit que des bactéries apportées avec le contenu du jabot pouvaient participer à une fermentation initiale.

Cette étude démontre la présence de microorganismes vivants possédant un potentiel fermentaire. Elle ne mesure toutefois pas directement l’ampleur de la transformation qu’ils provoquent dans le pollen. La présence d’une bactérie capable de produire de l’acide lactique ne suffit pas à établir qu’elle assure l’essentiel de l’acidification, dégrade les parois polliniques ou améliore la valeur nutritive de l’aliment.

Une analyse quantitative ultérieure a abouti à une interprétation plus restrictive. Anderson et al. (2014) ont observé que le nombre de bactéries cultivables diminuait avec la durée du stockage. Le rapport entre la surface occupée par les microorganismes et celle des grains était extrêmement faible, et plus de 99 % des grains examinés ne présentaient pas de signes morphologiques de prédigestion. Les communautés bactériennes variaient davantage avec la saison qu’entre les pelotes fraîchement récoltées et le pollen stocké. Ces résultats ne soutenaient pas l’hypothèse d’une communauté microbienne spécialisée assurant une prédigestion massive.

D’autres travaux ont néanmoins confirmé que la composition microbienne du pain d’abeille n’est pas identique à celle des pelotes. Chez deux types d’abeilles mellifères étudiés en Chine, l’abondance bactérienne diminuait au cours des 72 premières heures de stockage, tandis que les populations fongiques suivaient une dynamique différente (Disayathanoowat et al., 2020). Une étude plus récente a par ailleurs identifié quinze taxons bactériens récurrents dans des échantillons de pain d’abeille provenant de six sites et de deux régions géographiques. Elle fournit ainsi des éléments en faveur d’un microbiote central du pain d’abeille (Lawrence et al., 2025).

Ce dernier résultat ne rétablit pas pour autant l’hypothèse d’une prédigestion. L’étude caractérisait la composition des communautés bactériennes, mais ne mesurait ni leur activité métabolique ni leurs effets sur la disponibilité des nutriments. Un microbiote stable peut contribuer à la conservation, occuper une niche tolérant les sucres et l’acidité ou simplement être transporté régulièrement par les abeilles, sans transformer profondément l’aliment.

Les apparentes contradictions entre les études s’expliquent en partie par leurs méthodes:

  • le séquençage de l’ADN détecte aussi des microorganismes morts ou métaboliquement inactifs;
  • les cultures ne recensent que les organismes capables de se développer sur les milieux choisis;
  • les échantillons diffèrent par leur origine botanique, leur saison et leur âge;
  • la présence d’un microorganisme n’indique pas nécessairement sa fonction;
  • une modification chimique peut provenir des enzymes végétales ou apiaires aussi bien que du métabolisme microbien.

L’état actuel des connaissances permet donc de conclure que le pain d’abeille connaît une activité microbienne, surtout au début du stockage. Il reste cependant insuffisant pour décrire cette activité comme une fermentation longue, uniforme et indispensable à la nutrition des abeilles.

3.4. Le stockage améliore-t-il la valeur nutritive?

Le pollen stocké subit des modifications mesurables. Son pH diminue, sa teneur relative en sucres augmente et certaines concentrations en protéines, acides aminés, lipides ou composés secondaires peuvent changer. Ces différences ne vont toutefois pas toutes dans le même sens et ne démontrent pas automatiquement une amélioration nutritionnelle.

DeGrandi-Hoffman et al. (2013) ont constaté que le pain d’abeille produit à partir d’une même source pollinique contenait moins de protéines solubles que le pollen initial, mais davantage de plusieurs acides aminés libres. D’autres acides aminés, notamment le tryptophane, avaient diminué. La source du pain d’abeille n’expliquait pas les taux de protéines acquis par les ouvrières aussi bien que la sous-espèce des consommatrices. La transformation chimique était donc réelle, mais elle ne correspondait pas à un enrichissement uniforme.

Les comparaisons analytiques doivent par ailleurs être interprétées avec prudence. L’ajout de nectar ou de miel modifie la masse totale et peut diluer la proportion de certains constituants. Les différences d’humidité et de sucres compliquent les comparaisons exprimées par gramme de produit. Lorsque les échantillons ne proviennent pas exactement du même pollen initial, les variations botaniques peuvent être plus importantes que celles dues au stockage.

Les essais portant directement sur les abeilles ne montrent pas davantage d’amélioration générale avec l’âge du pain d’abeille. Carroll et al. (2017) ont proposé à de jeunes ouvrières du pollen stocké depuis un, cinq ou dix jours. Ils n’ont observé aucune différence entre ces régimes concernant la masse corporelle, l’accumulation de matières fécales ou la concentration en protéines des glandes hypopharyngiennes. Ces critères ne couvrent pas toutes les dimensions de la nutrition, mais ils ne soutiennent pas l’existence d’un avantage acquis après plusieurs jours de maturation.

De même, Nicolson et al. (2018) ont comparé du pollen frais et du pollen stocké, notamment à partir de tournesol. L’efficacité d’extraction des nutriments à partir des grains était élevée pour tous les régimes et n’augmentait pas avec le stockage. La survie et l’activation ovarienne des ouvrières dépendaient davantage de l’équilibre entre protéines et glucides consommés que du statut frais ou stocké du pollen.

Ces études restent limitées à certaines sources polliniques, à des ouvrières encagées et à un nombre restreint d’indicateurs physiologiques. Elles ne prouvent pas que toutes les transformations sont sans effet. Elles réfutent toutefois l’affirmation générale selon laquelle le passage en cellule rendrait nécessairement le pollen plus digestible et plus nutritif.

3.5. Une réserve tampon plutôt qu’un aliment à faire mûrir

Si une maturation prolongée était indispensable, les abeilles devraient attendre avant de consommer le pollen stocké. Les observations montrent plutôt l’inverse. Dans les colonies étudiées par Anderson et al. (2014), le pollen entreposé depuis moins de trois jours était consommé préférentiellement. Carroll et al. (2017) ont ensuite observé que le contenu des cellules âgées de deux à quatre jours était davantage utilisé que celui des cellules de plus de sept jours. Dans des essais contrôlés, les ouvrières ont également préféré le pollen stocké depuis un jour à celui âgé de cinq ou dix jours.

Cette préférence n’établit pas à elle seule que le pollen ancien est devenu nutritionnellement mauvais. Des odeurs, la position des cellules, la texture ou d’autres caractéristiques sensorielles peuvent influencer le choix. Elle montre en revanche que les abeilles n’attendent pas une prétendue «maturation» de plusieurs jours avant de consommer leur nourriture.

Le pain d’abeille remplit ainsi deux fonctions complémentaires: il constitue la forme immédiatement utilisable sous laquelle les jeunes ouvrières consomment la majeure partie du pollen, et il permet de conserver les surplus en amortissant les variations du butinage. Sa fonction principale paraît être de protéger et de rendre disponible une ressource irrégulière, plutôt que de transformer un pollen initialement pauvre en un aliment systématiquement supérieur.

4. Ce que contient le pollen: une qualité multidimensionnelle

Évaluer la qualité du pollen au-delà des protéines brutes, en intégrant acides aminés, lipides, stérols, micronutriments et digestibilité.

Deux pelotes de même taille ne constituent pas nécessairement des aliments équivalents. Elles peuvent différer par leur teneur en protéines, mais aussi par la composition de ces protéines, leur profil lipidique, leurs stérols, leurs micronutriments, leurs métabolites secondaires et la proportion de nectar ajoutée par les butineuses. Même une analyse chimique détaillée ne renseigne pas encore entièrement sur les nutriments que l’abeille pourra effectivement extraire et utiliser.

La «qualité» du pollen ne correspond donc pas à un constituant unique. Elle résulte de plusieurs dimensions qui peuvent se compléter ou, au contraire, se limiter mutuellement. Un pollen riche en protéines peut être déséquilibré en acides aminés essentiels; un pollen modérément protéiné peut fournir un profil plus approprié; un nutriment présent en quantité suffisante peut rester partiellement inaccessible; une substance bénéfique à faible dose peut devenir défavorable lorsque sa concentration augmente.

4.1. Pourquoi les protéines brutes ne suffisent pas

Les protéines sont formées de chaînes d’acides aminés. Après leur digestion, les abeilles utilisent ces acides aminés pour synthétiser leurs propres protéines: enzymes, protéines musculaires, constituants des glandes, protéines de l’hémolymphe, vitellogénine et sécrétions alimentaires destinées au couvain.

Les expériences nutritionnelles classiques ont identifié dix acides aminés indispensables que l’abeille adulte ne peut pas produire en quantité suffisante: l’arginine, l’histidine, l’isoleucine, la leucine, la lysine, la méthionine, la phénylalanine, la thréonine, le tryptophane et la valine. Le terme indispensable ne signifie pas que les autres acides aminés seraient sans importance, mais que ces dix doivent nécessairement provenir de l’alimentation.

La synthèse d’une protéine peut être limitée par l’acide aminé indispensable disponible dans la proportion la plus faible par rapport aux besoins. Augmenter la quantité totale de protéines ne corrige donc pas nécessairement un déséquilibre. Si un acide aminé reste limitant, l’excédent des autres ne peut pas simplement le remplacer.

Les proportions classiques souvent utilisées pour évaluer les pollens proviennent cependant d’expériences menées dans des conditions particulières. Elles ne constituent pas une norme universelle applicable à toutes les ouvrières, aux larves et à la colonie entière. Des essais contrôlés ont montré que l’équilibre recherché entre acides aminés et glucides varie avec l’âge des ouvrières (Paoli et al., 2014). Les besoins d’une jeune abeille développant ses glandes et son corps gras ne sont donc pas identiques à ceux d’une butineuse principalement alimentée en glucides.

Une étude récente a approfondi cette question en comparant les profils d’acides aminés indispensables de pollens, de pain d’abeille, de gelée et de tissus d’abeilles. Dans les essais d’alimentation sur des ouvrières adultes, les régimes dont le profil se rapprochait de celui des tissus des abeilles entraînaient une consommation et une prise de masse plus élevées que les sources polliniques testées. Les effets dépendaient notamment de la proportion d’histidine par rapport aux acides aminés à chaîne ramifiée — leucine, isoleucine et valine (Stabler et al., 2026).

Ce résultat confirme que la composition relative des acides aminés peut être aussi importante que leur quantité totale. Il ne permet toutefois pas encore de définir un profil optimal pour une colonie en conditions naturelles. La partie causale de l’étude repose sur des essais contrôlés chez des adultes, et les besoins de la colonie changent avec la quantité de couvain, la saison et la structure démographique. L’étude est en outre récente et trois auteurs ont déclaré des participations commerciales ou des brevets liés aux substituts de pollen. Cette situation n’invalide pas les résultats, mais renforce la nécessité de réplications indépendantes.

4.2. Une mesure de protéines dépend aussi de la méthode

L’expression protéines brutes donne l’impression d’une mesure directe. Dans de nombreuses analyses, il s’agit pourtant d’une estimation indirecte.

Les méthodes de Kjeldahl et de Dumas mesurent l’azote total, puis le convertissent en protéines à l’aide d’un coefficient. Elles incluent ainsi une partie de l’azote qui n’appartient pas à des protéines, notamment celui des acides nucléiques, des amines ou de certains glycosides. Le coefficient de conversion fréquemment utilisé ne convient pas nécessairement à tous les pollens.

Les méthodes colorimétriques, comme Bradford, Lowry ou BCA, ne mesurent pas exactement la même fraction. Leur résultat dépend du type de liaison détecté, de la protéine utilisée comme étalon, de la solubilité des protéines et de l’efficacité avec laquelle le grain de pollen a été ouvert. Certains pollens résistent davantage que d’autres au broyage ou à l’extraction.

Lau et al. (2022) ont appliqué plusieurs méthodes à des pollens de Brassica et de Rosa. Les estimations variaient fortement selon la méthode et selon que les grains avaient été préalablement désagrégés. Même l’ordre de classement des deux pollens pouvait changer. Les auteurs ont observé des problèmes comparables pour la mesure des lipides.

À ces différences s’ajoutent:

  • l’expression des résultats sur matière fraîche ou matière sèche;
  • la présence de nectar ou de miel dans les pelotes;
  • l’origine florale et le degré de pureté botanique;
  • les conditions et la durée de conservation;
  • la fraction mesurée — protéines totales, protéines solubles, acides aminés libres ou acides aminés liés;
  • les différences entre un pollen floral, une pelote et du pain d’abeille.

Un pourcentage de protéines n’est donc interprétable que si la matrice, la méthode, la préparation de l’échantillon et la base de calcul sont connues. Des valeurs obtenues par des procédures différentes ne devraient pas être placées dans un classement unique sans harmonisation analytique.

4.3. Lipides et acides gras: la quantité et l’équilibre

Les lipides représentent une fraction plus faible de la masse pollinique que les protéines, mais remplissent des fonctions qui ne peuvent pas être remplacées par celles-ci. Ils participent à la formation des membranes cellulaires, aux réserves du corps gras, à la signalisation, au fonctionnement du système nerveux et au développement des glandes nourricières. Ils comprennent notamment des triglycérides, des phospholipides, des acides gras libres et des stérols (Furse et al., 2023).

Les pollens diffèrent par leur teneur totale en lipides, mais aussi par la nature de leurs acides gras. La proportion d’acides gras saturés, mono-insaturés et polyinsaturés varie selon les plantes. Les acides linoléique et α-linolénique, appartenant respectivement aux familles oméga-6 et oméga-3, ont reçu une attention particulière en raison de leurs fonctions membranaires et neurologiques.

La présence de lipides ne suffit toutefois pas davantage que celle des protéines. Leur équilibre avec les autres nutriments importe. Dans des essais utilisant des régimes chimiquement définis, des ouvrières en âge d’être nourrices ont régulé leur consommation de protéines et de lipides autour de certaines proportions. Des régimes plus lipidiques modifiaient notamment les réserves abdominales et le développement des glandes hypopharyngiennes (Stabler et al., 2021).

Ces proportions ne doivent pas être converties en une norme universelle pour classer les pollens. L’expérience portait sur des ouvrières encagées, sans couvain, alimentées avec des mélanges d’acides aminés et de lécithine. Un rapport protéines-lipides mesuré dans une pelote naturelle n’est pas biologiquement identique au rapport testé dans ce dispositif.

Les abeilles peuvent par ailleurs être confrontées aussi bien à un manque qu’à un excès. Schleifer et al. (2024) ont enrichi un même pollen avec des concentrations croissantes d’acides gras. Les ouvrières réduisaient leur consommation lorsque les concentrations augmentaient, mais les enrichissements les plus élevés étaient néanmoins associés à une mortalité accrue. Elles pouvaient également détecter et distinguer certains acides gras par leurs antennes.

Cette étude démontre que les acides gras sont perçus et que leur surabondance peut devenir défavorable dans certaines conditions. Elle ne fournit pas de limite applicable aux pollens naturels, car les concentrations les plus élevées étaient produites expérimentalement. Elle montre surtout qu’en nutrition, «davantage» ne signifie pas nécessairement «mieux».

4.4. Les stérols: des micronutriments indispensables mais encore mal hiérarchisés

Les stérols sont des lipides particuliers qui participent à la structure des membranes et servent de précurseurs à certaines hormones. Contrairement aux plantes, les abeilles ne peuvent pas les synthétiser à partir de constituants simples en quantité suffisante. Elles dépendent donc des phytostérols apportés principalement par le pollen (Furse et al., 2023).

Le 24-méthylènecholestérol est souvent présenté comme le stérol caractéristique de l’abeille mellifère. Il est abondant dans les tissus des abeilles et dans la gelée, et les nourrices le transfèrent activement à la nourriture larvaire — un relais entre les stérols du pollen et le couvain, décrit à la section 5.2.

Cela ne signifie pas que le 24-méthylènecholestérol soit le seul stérol fonctionnel. Les tissus des abeilles contiennent également de l’isofucostérol, du β-sitostérol, du campestérol, du desmostérol et du cholestérol en proportions variables. Les rôles respectifs de ces molécules, leurs possibilités de substitution et leurs concentrations limitantes ne sont pas encore entièrement établis.

La composition en stérols varie considérablement entre plantes, et cette variation est en partie structurée par la parenté botanique (Baker et al., 2025). Elle constitue l’argument le plus concret en faveur d’une complémentarité entre plusieurs sources; ses limites sont examinées à la section 7.3.

4.5. Vitamines, minéraux et métabolites végétaux secondaires

Le pollen contient également des vitamines, des éléments minéraux et de nombreuses molécules produites par le métabolisme des plantes. Les données de composition sont abondantes, notamment dans la littérature consacrée au pollen comme aliment humain. Les besoins quantitatifs de l’abeille sont beaucoup moins bien connus.

Pour les minéraux, des essais de libre choix ont montré que de jeunes ouvrières pouvaient ajuster partiellement leur consommation de certains sels, mais pas de manière uniforme pour tous les éléments. Les fortes concentrations étaient souvent évitées (de Sousa et al., 2022). Pour les vitamines, l’ajout d’un mélange multivitaminé à un régime sucré n’a amélioré ni la survie ni la masse corporelle d’ouvrières d’été ou d’hiver dans un essai en cage, alors que l’accès au pollen produisait des effets physiologiques mesurables (Brown et al., 2025).

Ces expériences ne prouvent pas que vitamines et minéraux seraient secondaires ou inutiles. Elles montrent qu’un constituant isolé ne reproduit pas nécessairement les fonctions d’une matrice complexe et qu’une supplémentation n’est bénéfique que si elle corrige effectivement une limitation. Les besoins, seuils de carence et limites supérieures sûres restent insuffisamment définis au niveau de la colonie.

Les métabolites végétaux secondaires comprennent notamment des flavonoïdes, des acides phénoliques, des alcaloïdes, des terpènes et des glycosides. Leur qualification de «secondaires» ne signifie pas qu’ils soient biologiquement insignifiants. Chez la plante, ils interviennent dans la défense, la signalisation, la pigmentation ou les interactions avec les pollinisateurs.

Chez l’abeille, leurs effets peuvent être favorables, neutres ou toxiques selon la molécule, la dose, le stade de développement et les autres stress présents. Une activité antioxydante ou antimicrobienne mesurée en éprouvette ne démontre pas automatiquement un bénéfice pour une colonie. Inversement, la présence d’un composé défensif de la plante ne signifie pas nécessairement que la dose ingérée soit dangereuse.

Vidkjær et al. (2024) ont comparé 47 métabolites végétaux dans une alimentation à base de pollen de trèfle, chez les ouvrières qui la consommaient et chez leurs larves. Les profils des abeilles et du couvain différaient nettement de celui de l’aliment. Certaines molécules étaient métabolisées, d’autres peu transmises, tandis que plusieurs atteignaient les jeunes larves par la gelée nourricière. La transformation et le transfert dépendaient fortement de la substance considérée.

L’étude établit donc une exposition sélective et une biotransformation. Elle n’a pas testé si ces molécules amélioraient ou détérioraient la santé du couvain. Les métabolites secondaires ne peuvent dès lors pas être additionnés dans une catégorie générale de «composés bénéfiques».

Il convient enfin de les distinguer des contaminants introduits par les activités humaines. Un alcaloïde naturellement produit par une plante, un résidu de pesticide et une mycotoxine issue d’une altération fongique peuvent tous être détectés dans un pollen, mais leurs origines, leurs fonctions et leurs risques sont différents.

4.6. Une composition qui varie avec la plante, le lieu et la saison

Les différences entre pollens ne sont pas des anomalies. Le pollen est d’abord une structure reproductrice végétale, et non un aliment élaboré pour répondre exactement aux besoins des abeilles. Sa composition reflète l’histoire évolutive de la plante, le fonctionnement de ses anthères et les exigences de son gamétophyte mâle.

La source botanique influence les protéines, les acides aminés, les lipides, les stérols, les éléments minéraux et les métabolites secondaires. Des différences peuvent également apparaître entre variétés d’une même plante ou selon le sol, le climat, le stade de floraison et les conditions de développement. Après la récolte, le mélange de plusieurs pollens et l’ajout de nectar introduisent une nouvelle variabilité.

Dans des échantillons de pain d’abeille provenant de 26 colonies du nord-ouest de l’Angleterre, Donkersley et al. (2017) ont observé des associations entre la composition florale et les teneurs mesurées en protéines, lipides et certains acides aminés. L’étude établit que la composition des réserves varie avec les plantes qui les constituent. Son dispositif observationnel ne permet cependant pas de conclure que la diversité botanique était la cause d’une meilleure nutrition ou d’une meilleure santé des colonies.

Des pollens récoltés à des saisons et dans des régions différentes présentent également des profils distincts, et les abeilles n’y répondent pas de façon uniforme (DeGrandi-Hoffman et al., 2021; section 7.7). L’enseignement robuste est général: le lieu et le moment modifient à la fois la ressource disponible et la manière dont elle est utilisée.

4.7. De la composition chimique à la valeur biologique

Une analyse chimique indique ce qui est présent dans l’échantillon. Elle ne mesure directement ni le trajet du nutriment — proportion extraite du grain, quantité consommée par les nourrices, absorption, rétention tissulaire, transfert vers les sécrétions glandulaires — ni son résultat: adéquation aux besoins du moment, interactions avec les agents pathogènes et les contaminants, effet final sur le couvain et sur la colonie.

Deux pollens ayant une composition proche peuvent donc produire des effets différents si leur digestibilité, leur appétence ou leur conservation diffèrent. Inversement, les nourrices peuvent partiellement compenser certaines différences en modulant leur consommation et la composition de la nourriture distribuée, pour autant que les nutriments indispensables soient globalement disponibles.

5. L’économie nutritive interne de la colonie

Comprendre comment les nourrices assimilent, transforment et redistribuent les nutriments polliniques à l’échelle de la colonie.

Le pollen n’est pas distribué directement et uniformément à tous les membres de la colonie. Sa transformation est largement concentrée dans un groupe d’ouvrières jeunes qui le digèrent, utilisent ses constituants pour leur propre développement et les redistribuent sous d’autres formes. Entre la pelote entreposée et la larve en croissance s’interpose donc tout un système de digestion, de stockage corporel, de sécrétion glandulaire et d’échanges sociaux.

Cette organisation permet à la colonie d’amortir des variations momentanées de l’approvisionnement. Elle ne supprime toutefois ni les besoins nutritionnels fondamentaux ni les conséquences d’une pénurie prolongée. L’économie interne de la colonie peut redistribuer, économiser et recycler des nutriments; elle ne peut pas produire un acide aminé indispensable ou un stérol qui manquerait durablement dans toutes les ressources disponibles.

5.1. Les nourrices, principales consommatrices de pollen

La consommation directe de pollen est très inégalement répartie entre les ouvrières. Elle se concentre pendant les premiers jours de la vie adulte, lorsque les abeilles développent leurs tissus, leur corps gras et leurs glandes nourricières. Elle diminue fortement lors du passage aux tâches extérieures. Les butineuses tirent donc l’essentiel de leur énergie des glucides et consomment généralement beaucoup moins de pollen que les jeunes abeilles de la ruche (Crailsheim et al., 1992).

Cette évolution s’accompagne de modifications de l’appareil digestif. L’activité des enzymes protéolytiques de l’intestin moyen est particulièrement importante chez les jeunes ouvrières et varie avec leur âge, leur régime alimentaire et leur fonction. L’abeille n’est donc pas un organisme dont les capacités nutritionnelles resteraient constantes pendant toute la vie adulte: son système digestif et ses organes se spécialisent en fonction des tâches accomplies (Moritz & Crailsheim, 1987).

La division du travail n’est cependant pas un calendrier rigide. Selon la structure démographique de la colonie, la quantité de couvain et les perturbations subies, des ouvrières peuvent prolonger une fonction, en adopter une plus précocement ou revenir partiellement à une activité intérieure. L’âge donne une tendance générale; l’état physiologique et les besoins sociaux déterminent la fonction effectivement assumée.

La nourrice constitue ainsi le principal point d’entrée des nutriments polliniques dans l’économie interne de la colonie. Elle relie trois compartiments:

  1. le pollen et le pain d’abeille présents dans les cellules;
  2. ses propres tissus, réserves et glandes;
  3. les larves, la reine et les autres adultes auxquels elle distribue des sécrétions.

5.2. De l’intestin aux tissus et aux sécrétions glandulaires

Après ingestion, le grain de pollen passe du jabot à l’intestin moyen sans que son exine doive être entièrement dissoute. Des observations histologiques réalisées avec des pollens de pissenlit et de luzerne montrent que les apertures peuvent se gonfler, que la paroi s’y modifie et que le protoplaste s’extrude progressivement dans la lumière intestinale. Certains grains se rompent, tandis que d’autres restent intacts ou partiellement vidés et sont finalement excrétés. Ces résultats démontrent plusieurs voies d’accès possibles, mais non une séquence universelle applicable à tous les pollens (Peng et al., 1985, 1986).

Plusieurs processus peuvent ainsi contribuer simultanément à la libération du contenu: variations d’hydratation et de pression osmotique, modifications enzymatiques de certaines parties de la paroi, rupture de certains grains et activation de processus proches de la germination. Cette dernière hypothèse est appelée pseudogermination: le grain initie une partie de son activité germinative dans un milieu qui ne conduit pas à la fécondation de la plante.

Le pollen récolté par les abeilles peut en effet conserver une activité métabolique. McKinstry et al. (2020) ont détecté des espèces réactives de l’oxygène produites par des pollens en germination et localisées dans des grains présents dans le tube digestif des abeilles. Ce résultat renforce l’hypothèse de la pseudogermination, mais ne démontre ni qu’elle se produit chez tous les pollens ni qu’elle constitue toujours le mécanisme principal de libération des nutriments.

Une fois le contenu cellulaire exposé, les enzymes digestives de l’abeille dégradent les protéines, les lipides et les glucides accessibles. Le microbiote intestinal participe également au traitement de certains polysaccharides végétaux. Des souches de Bifidobacterium et de Gilliamella peuvent notamment dégrader des hémicelluloses et des pectines, avec d’importantes différences fonctionnelles entre les souches (Zheng et al., 2019). Ces fonctions microbiennes ne démontrent toutefois pas que ces bactéries ouvrent l’exine ni qu’elles assurent la libération initiale du contenu du grain.

L’efficacité de l’extraction dépend donc du type de pollen. Une exine encore reconnaissable dans les fèces ne signifie pas nécessairement que le contenu du grain n’a pas été utilisé; inversement, certains grains peuvent traverser l’intestin en conservant une partie de leurs nutriments. Les acides aminés, acides gras, sucres, minéraux et autres molécules finalement assimilées n’ont ensuite pas tous la même destination.

Une partie sert immédiatement au développement et à l’entretien de la nourrice. Les jeunes ouvrières augmentent notamment leurs réserves corporelles et développent leurs glandes hypopharyngiennes et mandibulaires. Une autre partie est incorporée à des molécules synthétisées par l’abeille, parmi lesquelles la vitellogénine. Produite principalement par le corps gras et libérée dans l’hémolymphe, cette lipoprotéine participe au stockage et au transport de nutriments ainsi qu’aux fonctions physiologiques associées à l’activité de nourrice et à la division du travail (Schilcher & Scheiner, 2023).

Les glandes nourricières transforment ensuite une partie de ces ressources en gelée nourricière. Cette gelée n’est pas du pollen liquéfié. Elle contient des protéines, des lipides, des sucres et d’autres substances synthétisées, sélectionnées ou modifiées par l’ouvrière. Certains constituants alimentaires sont transférés préférentiellement, d’autres sont métabolisés ou fortement retenus par les tissus de la nourrice.

Le passage des stérols en fournit un exemple concret. Buttstedt et al. (2023) ont montré que les glandes mandibulaires sécrètent du 24-méthylènecholestérol dans la nourriture larvaire. Ce résultat démontre l’existence d’un transfert glandulaire organisé. Il ne signifie pas que tous les nutriments suivent la même voie, ni que la nourrice puisse corriger n’importe quel déficit de la nourriture initiale.

Les réserves corporelles apportent également une certaine flexibilité temporelle. Des expériences utilisant des acides aminés marqués ont montré que des nourrices pouvaient incorporer dans leurs sécrétions des protéines nouvellement assimilées, mais aussi mobiliser des protéines précédemment constituées dans leur organisme (Crailsheim, 1992). Un bref ralentissement du butinage n’interrompt donc pas instantanément toute production de gelée. Cette capacité a toutefois un coût: une nourrice qui mobilise ses propres réserves réduit la marge dont elle dispose pour son entretien, ses futures fonctions et sa longévité.

5.3. La larve dépend surtout d’un pollen déjà transformé

Les jeunes larves d’ouvrières sont nourries presque exclusivement avec des sécrétions produites par les nourrices. Plus tard, leur nourriture comprend également du miel ou du nectar et de petites quantités de pollen. La majeure partie de leurs protéines ne provient donc pas de grains qu’elles auraient elles-mêmes digérés, mais de substances préalablement assimilées et transformées par les adultes.

Une expérience menée en Suisse dans de petites colonies placées sous cage avec du maïs comme source pollinique a quantifié cette consommation directe. Les larves d’ouvrières contenaient effectivement des grains de pollen dans leur intestin, mais la contribution protéique estimée de ce pollen représentait moins de 5 % des protéines nécessaires à leur développement complet (Babendreier et al., 2004).

Ce pourcentage ne doit pas être appliqué indistinctement à toutes les plantes et à toutes les colonies. L’étude portait sur du pollen de maïs, dont la taille, la structure et la digestibilité lui sont propres. Elle établit néanmoins clairement le principe général: même lorsque des larves ingèrent directement du pollen, leur nutrition protéique dépend principalement du travail préalable des nourrices.

Cette distinction est aussi terminologique. La nourriture des larves d’ouvrières devrait être appelée gelée nourricière ou nourriture larvaire, et non systématiquement gelée royale. Toutes ces sécrétions sont produites par des glandes apparentées, mais leur composition et leurs proportions varient selon la caste, l’âge de la larve et le contexte de la colonie.

La larve n’est donc pas directement exposée à une simple copie chimique du pollen récolté. La nourrice agit à la fois comme transformatrice, filtre et régulatrice. Cette médiation peut atténuer certaines différences entre pollens, mais elle peut aussi transmettre des substances indésirables lorsque celles-ci traversent les barrières digestives et glandulaires.

5.4. Les nutriments polliniques circulent aussi entre adultes

Les nourrices n’alimentent pas uniquement le couvain et la reine. Elles distribuent également des aliments protéiques à d’autres ouvrières et aux mâles.

Dans une expérience utilisant de la phénylalanine radioactive, des nourrices marquées ont transféré des protéines issues de leurs glandes hypopharyngiennes à des ouvrières de différents âges, y compris à des butineuses (Crailsheim, 1991). Une expérience ultérieure dans deux colonies de taille normale a confirmé qu’une part importante de la gelée distribuée pendant la nuit atteignait des adultes et qu’un échange substantiel se produisait également entre nourrices (Crailsheim, 1992).

Les proportions mesurées dans ces quelques colonies ne constituent pas des constantes universelles. Les traceurs démontrent cependant que la gelée nourricière ne suit pas un trajet unique allant de la nourrice à la larve. Elle alimente un réseau social dans lequel les nutriments sont redistribués entre classes d’âge et fonctions.

La trophallaxie concerne principalement les échanges d’aliments liquides entre adultes, notamment les glucides. Elle peut toutefois aussi participer à la circulation de composés azotés et, possiblement, d’informations sur l’état alimentaire de la colonie. Cette dernière fonction est examinée au chapitre 6, où elle intervient dans la régulation de la récolte.

5.5. Les nourrices peuvent-elles compenser les différences entre pollens?

La transformation glandulaire crée une capacité de régulation. Les nourrices peuvent modifier leur consommation, mobiliser certaines réserves corporelles et contrôler la quantité ou la composition de la nourriture distribuée. Cela permet à la colonie de produire des larves relativement semblables à partir de ressources qui ne sont pas chimiquement identiques.

Kratz et al. (2024) ont testé cette capacité avec 40 nuclei répartis aléatoirement entre quatre aliments préparés avec des pollens de marri, jarrah, trèfle blanc ou colza. Ces sources différaient par leurs acides aminés, leurs acides gras et leurs minéraux. Malgré ces différences, les ouvrières parvenues à l’émergence ne différaient pas significativement par leur masse ou leur composition corporelle selon le pollen attribué.

Ce résultat soutient l’existence d’une capacité de compensation par les nourrices. Il ne démontre pas que la composition du pollen serait sans importance.

Plusieurs limites doivent être conservées:

  • les quatre aliments fournissaient globalement les nutriments indispensables nécessaires;
  • aucune alimentation volontairement carencée ne servait de contrôle négatif;
  • les nuclei contenaient environ 800 g d’abeilles et ne reproduisaient pas toutes les contraintes d’une grande colonie;
  • les pièges à pollen limitaient le butinage naturel sans pouvoir garantir l’exclusion absolue de tout apport extérieur;
  • la composition de la gelée et les réserves corporelles des nourrices n’ont pas été directement suivies;
  • l’expérience s’arrêtait à l’émergence et ne mesurait ni la longévité, ni les fonctions futures des ouvrières, ni la performance de la colonie sur plusieurs générations.

Les mécanismes exacts de la compensation restent donc partiellement inférés. Une consommation accrue d’un aliment moins concentré, une extraction digestive différente, la mobilisation de réserves corporelles et une sélection glandulaire des nutriments ont pu contribuer conjointement au résultat.

La conclusion défendable est limitée mais importante:

Les nourrices peuvent amortir certaines différences entre pollens tant que l’ensemble des besoins indispensables reste couvert. Cette capacité de régulation ne rend pas équivalents tous les pollens et ne peut pas corriger une carence durable en un nutriment absent.

5.6. Quand l’offre diminue, la colonie régule aussi la demande

Une colonie confrontée à une pénurie de pollen ne peut pas indéfiniment maintenir le même nombre de larves et la même intensité de nourrissement. Elle ajuste alors son économie interne en réduisant les dépenses destinées au couvain.

Schmickl et Crailsheim (2002) ont observé le nourrissement des larves pendant des périodes avec ou sans possibilité de butinage et avec différentes disponibilités polliniques. La fréquence des visites aux jeunes larves dépendait fortement du rapport entre les réserves de pollen et la quantité de couvain ouvert. Plus la quantité de pollen disponible par larve diminuait, moins les jeunes larves recevaient de visites nourricières. Les larves plus âgées étaient davantage préservées, probablement parce qu’elles représentaient déjà un investissement important.

Dans une expérience complémentaire, cinq jours sans butinage provoqué par une pluie artificielle, le retrait manuel de pollen ou la réduction des entrées par une trappe ont augmenté la disparition des larves les plus jeunes. Les auteurs ont interprété cette disparition comme du cannibalisme. Les larves plus âgées survivaient davantage et étaient operculées plus précocement lorsque l’approvisionnement diminuait (Schmickl & Crailsheim, 2001).

Ces réponses ont plusieurs effets:

  • l’élimination de jeunes larves réduit rapidement le nombre de futures consommatrices de gelée;
  • l’operculation plus précoce raccourcit la période pendant laquelle les larves âgées doivent être nourries;
  • la priorité accordée aux larves avancées protège l’investissement déjà réalisé;
  • le cannibalisme permet de récupérer une partie des nutriments contenus dans les larves éliminées.

Les analyses de Schmickl et Crailsheim (2001) indiquent qu’une partie des protéines récupérées pouvait être réintroduite dans la gelée nourricière. Il s’agit donc d’un véritable recyclage interne. La quantité totale récupérée et son importance dans le bilan nutritionnel de la colonie n’ont toutefois pas été entièrement quantifiées.

Cette stratégie limite les pertes immédiates, mais elle n’annule pas la pénurie. Chaque larve éliminée représente une ouvrière qui ne rejoindra pas la population quelques semaines plus tard. Une réduction temporaire du couvain peut ainsi produire un effet différé sur la force de la colonie, même si les abeilles encore présentes paraissent momentanément bien nourries.

5.7. Une économie de flux, de réserves et de priorités

L’état nutritionnel de la colonie ne peut pas être décrit par une seule quantité de pollen visible. Il dépend simultanément:

  • du flux de pollen frais entrant;
  • de la quantité et de la composition du pollen stocké;
  • de son accessibilité et de sa digestibilité;
  • du nombre et de l’état physiologique des nourrices;
  • de leurs réserves corporelles;
  • du nombre, de l’âge et de la caste des larves à nourrir;
  • des besoins des adultes;
  • de la durée pendant laquelle un éventuel déficit persiste.

Une colonie disposant de peu de réserves visibles peut rester correctement approvisionnée si les entrées couvrent continuellement la consommation. À l’inverse, une surface importante de vieux pollen ne garantit pas que sa composition, son état ou son renouvellement répondent aux besoins actuels.

Le rapport entre nourrices et larves est lui aussi déterminant. Une même quantité de pollen n’a pas la même signification dans une colonie contenant beaucoup de nourrices et peu de couvain que dans une colonie où un nombre réduit de jeunes ouvrières doit alimenter une grande surface de larves.

6. Le pollen comme variable de régulation du développement de la colonie

 

Expliquer comment demande du couvain, réserves et décisions individuelles règlent collectivement la récolte et l’utilisation du pollen.

Le chapitre précédent a montré comment les nutriments polliniques sont digérés, transformés, distribués et, en cas de pénurie, économisés ou recyclés à l’intérieur de la colonie. Cette économie interne est reliée à un second niveau de régulation: la colonie ajuste aussi la quantité de pollen qu’elle fait entrer en fonction de ses besoins.

Le pollen n’agit toutefois pas comme un interrupteur qui commanderait à lui seul la ponte, l’élevage ou la croissance de la colonie. Il s’inscrit dans une boucle de rétroaction. Le couvain non operculé augmente le besoin de nourriture larvaire et stimule la récolte; les réserves abondantes tendent au contraire à la freiner. L’approvisionnement en pollen soutient ensuite les nourrices et l’élevage, ce qui peut maintenir ou accroître la demande future. Lorsque la ressource diminue durablement, la colonie réduit à la fois ses dépenses destinées au couvain et son potentiel de croissance ultérieur.

La régulation de la quantité de pollen récoltée est solidement établie. Les voies précises par lesquelles les butineuses perçoivent la demande sont plus complexes: contact avec le couvain et les réserves, espace disponible dans les rayons, phéromones larvaires et échanges avec les abeilles de la ruche semblent agir conjointement. La capacité de la colonie à reconnaître et à récolter le pollen présentant la meilleure valeur nutritionnelle est, quant à elle, beaucoup moins certaine.

6.1. Le couvain crée la demande

Le principal consommateur final des nutriments polliniques est le couvain en développement, même si les larves les reçoivent surtout sous la forme de sécrétions produites par les nourrices. Une augmentation du couvain non operculé accroît donc la quantité de gelée à produire, le travail des nourrices et la consommation de pollen.

Des expériences menées dans des colonies ont montré qu’un ajout de jeune couvain peut augmenter l’activité de récolte du pollen. Dreller et al. (1999) ont manipulé séparément le couvain, les réserves et l’espace disponible dans des colonies de taille normale. Leurs résultats indiquent que le jeune couvain, le pollen stocké et les cellules disponibles fournissent tous des informations susceptibles de modifier le comportement des butineuses.

Le signal n’est pas nécessairement proportionnel à la seule surface totale de couvain. L’âge des larves, leur état nutritionnel, la composition de leurs émissions chimiques, le nombre de nourrices et la quantité de nourriture déjà disponible modifient la relation. Une même surface de couvain peut donc produire une demande différente selon la structure démographique et l’état physiologique de la colonie.

La causalité fonctionne en outre dans les deux sens. Davantage de couvain stimule la récolte, mais l’élevage d’un couvain abondant ne peut se poursuivre que si les nourrices disposent des nutriments nécessaires. Lorsque le pollen devient insuffisant, les visites aux larves diminuent, les plus jeunes peuvent être éliminées et la demande future se contracte. Une association entre entrée de pollen et développement du couvain ne permet donc pas de déterminer, à elle seule, lequel des deux a initié le changement.

Il serait également excessif d’affirmer qu’une rentrée de pollen «déclenche la ponte». Elle peut améliorer les conditions permettant l’élevage, mais la ponte et la survie du couvain dépendent aussi de la reine, du nombre et de l’état des nourrices, des glucides disponibles, de la température, de l’espace du nid, des agents pathogènes et de la saison. Le pollen constitue une condition essentielle et une variable de régulation; il n’est pas une commande isolée.

6.2. Les réserves exercent un retour négatif

La colonie ne réagit pas uniquement à la demande du couvain. Elle tient également compte, directement ou indirectement, du pollen déjà stocké.

Fewell et Winston (1992) ont comparé des colonies dont les réserves avaient été expérimentalement placées à un niveau élevé ou faible. Dans ce dispositif, les colonies pauvres en pollen ont augmenté leur entrée de pollen de 54 % par rapport aux colonies riches. Environ quatre cinquièmes de cette différence provenaient d’un effort accru des butineuses déjà actives — fréquence des sorties et taille des pelotes — tandis que le reste résultait d’une augmentation de la proportion de butineuses récoltant du pollen. Les réserves sont revenues vers leur niveau initial en seize jours dans les deux traitements.

Ces chiffres décrivent une expérience particulière et ne constituent pas des constantes applicables à toutes les colonies. Ils démontrent néanmoins un principe robuste: un faible niveau de réserves tend à stimuler l’approvisionnement, tandis qu’un niveau élevé exerce un retour négatif.

Cette régulation n’est pas nécessairement graduelle. Fewell et Bertram (1999) ont modifié progressivement les réserves et observé, dans six cas sur sept, une réponse par paliers lorsque celles-ci franchissaient un certain niveau. Dans cette expérience, l’augmentation de la récolte reposait surtout sur l’arrivée de nouvelles butineuses de pollen plutôt que sur l’intensification du travail individuel. La diversité génétique des butineuses augmentait également lorsque davantage d’ouvrières étaient recrutées.

Les différences entre ces expériences ne constituent pas nécessairement une contradiction. Selon l’intensité, la durée et la vitesse du changement, la colonie peut d’abord modifier le comportement des butineuses déjà actives, puis recruter des ouvrières ayant des seuils de réponse différents. La régulation repose ainsi sur plusieurs marges d’ajustement.

L’espace libre intervient également. Une butineuse doit trouver des cellules dans lesquelles déposer sa charge, généralement à proximité du couvain. Un manque de cellules disponibles peut freiner la récolte même si la demande nutritionnelle reste élevée; des cellules vides peuvent au contraire faciliter l’entrée et le stockage. L’espace constitue donc un signal logistique, distinct de la quantité de nutriments dont la colonie a physiologiquement besoin (Dreller et al., 1999).

Enfin, la surface de pollen visible n’est pas une mesure complète de la réserve fonctionnelle. Elle n’indique ni la composition, ni la digestibilité, ni l’âge, ni la quantité effectivement accessible aux nourrices. La colonie régule son comportement à partir des signaux qu’elle peut percevoir; elle ne dispose pas d’une analyse chimique exhaustive de ses provisions.

6.3. Comment les butineuses connaissent-elles les besoins de la colonie?

La régulation pose un problème particulier: les butineuses de pollen ne sont pas les principales consommatrices de la ressource qu’elles récoltent. Elles doivent donc obtenir des informations sur les besoins des nourrices et du couvain.

Une première voie est l’inspection directe du nid. Dreller et Tarpy (2000) ont suivi des butineuses lors de leur retour. Celles-ci déposaient préférentiellement leurs pelotes sur le cadre contenant le plus de couvain non operculé, indépendamment de la position de ce cadre dans la ruche. Elles y inspectaient davantage de cellules et y séjournaient plus longtemps. Dans la même étude, les odeurs provenant d’un cadre de jeunes larves affamées ou d’un cadre de pollen placé sous cage ne suffisaient pas à modifier l’effort de récolte. Les auteurs en ont conclu que le contact direct avec la zone de couvain et de stockage jouait un rôle important.

Les observations de Calderone et Johnson (2002) confirment que les butineuses accomplissent de nombreuses activités entre deux voyages. Avant de décharger leur pollen, elles inspectent notamment des cellules vides ou contenant du pollen. Après le déchargement, elles établissent davantage de contacts avec leurs congénères et reçoivent des aliments par trophallaxie. Ces comportements mettent les butineuses en contact avec plusieurs sources d’information plutôt qu’avec un indicateur unique.

Une seconde voie possible passe par les nourrices. Camazine et al. (1998) ont utilisé de la phénylalanine marquée pour suivre le transfert de protéines nouvellement synthétisées. Lorsque les réserves augmentaient, les nourrices transféraient une fraction plus importante de protéines marquées aux butineuses de pollen, tandis que celles-ci réduisaient leur activité de récolte. Les auteurs ont proposé que ce transfert fournisse un signal inhibiteur renseignant les butineuses sur l’état de l’approvisionnement intérieur.

Cette hypothèse ne résout toutefois pas à elle seule le mécanisme. Vaughan et Calderone (2002) ont séparé les butineuses des autres ouvrières par des écrans permettant ou empêchant le contact. Dans leur dispositif, la présence de pollen du côté des butineuses influençait fortement leur choix, alors que le contact avec les abeilles non butineuses n’apportait pas le signal excitateur attendu. Sagili et Pankiw (2007) ont, de leur côté, réduit expérimentalement la quantité de protéines extractibles des glandes hypopharyngiennes des nourrices sans provoquer l’augmentation prédite de la récolte.

Les résultats soutiennent donc une interprétation à plusieurs voies. Les butineuses peuvent inspecter directement le couvain, les cellules et les réserves; elles peuvent recevoir des aliments ou d’autres signaux d’abeilles de la ruche; elles sont aussi exposées aux phéromones du couvain. L’importance relative de chaque voie dépend probablement du délai considéré, de l’emplacement des abeilles et de l’état de la colonie.

Cette régulation propre à chaque colonie contribue également à expliquer pourquoi des colonies voisines ne récoltent pas nécessairement le même régime pollinique. À Allschwil (BL), quatre colonies placées côte à côte ont rapporté, le 18 juin 2012, des récoltes journalières dominées respectivement par le châtaignier (33,3 %), le pavot (22,5 %), la fève ou le pois cultivé (30,3 %) et différents trèfles blancs (26,9 %). L’offre florale accessible était comparable, mais son utilisation différait fortement entre les colonies (Roncoroni et al., 2021).

Cette observation ne démontre ni une sélection consciente du pollen «le plus nutritif», ni l’existence de besoins nutritionnels différents entre ces colonies. Le recrutement des butineuses, les premières ressources découvertes, de faibles différences de microclimat ou d’horaire de vol ainsi que l’état interne de la colonie peuvent également produire de tels écarts. L’environnement floral permet donc d’estimer les ressources disponibles, mais pas de prédire exactement ce que chaque colonie rapportera.

La réponse collective est bien établie; son circuit complet ne l’est pas. La colonie adapte efficacement l’entrée de pollen, mais aucune expérience ne démontre qu’un signal unique commanderait à lui seul cette adaptation.

6.4. Les phéromones du couvain: des modulateurs, pas un interrupteur unique

Le couvain ne renseigne pas seulement les ouvrières par sa présence physique. Les larves émettent plusieurs substances qui influencent la physiologie, les soins et la division du travail des adultes.

Pankiw et al. (1998) ont appliqué dans des colonies des extraits hexaniques de larves contenant des phéromones de couvain. Ces extraits ont augmenté le nombre de butineuses de pollen, y compris dans des colonies disposant de pollen mais dépourvues de larves. L’ajout d’une quantité supplémentaire d’extrait à des colonies contenant déjà du couvain a encore accru la récolte. Cette expérience établit qu’un signal chimique larvaire peut agir directement sur l’activité pollinique sans qu’une augmentation réelle du nombre de larves soit nécessaire.

Les substances regroupées sous le terme de phéromones du couvain ne sont cependant pas uniformes. La phéromone ester du couvain, constituée de plusieurs esters méthyliques et éthyliques et produite surtout par les larves plus âgées, agit principalement à courte distance ou par contact. L’E-β-ocimène, plus volatil, est émis en proportion importante par les jeunes larves et peut se diffuser plus largement dans le nid.

Maisonnasse et al. (2010) ont montré que l’exposition à l’E-β-ocimène avançait l’âge du début du butinage chez les ouvrières, comme le faisait la présence réelle de couvain. Cette expérience portait sur le passage général aux tâches de butinage; elle ne démontre pas que l’E-β-ocimène commande spécifiquement la récolte de pollen ni qu’il en fixe la quantité.

Une étude plus récente illustre la possibilité d’une boucle de renforcement. Dans de petites colonies soumises à une disette estivale en Arizona, les colonies recevant du pollen ont conservé davantage de couvain et émis davantage d’E-β-ocimène que les colonies privées de pollen. Dans un second dispositif, l’application d’E-β-ocimène synthétique à des nuclei sans couvain a favorisé le maintien d’œufs et de jeunes larves pendant quatre jours, alors que plusieurs témoins les éliminaient (Carroll et al., 2025).

Ces résultats rendent plausible un enchaînement dans lequel un meilleur approvisionnement permet de préserver le jeune couvain, dont les signaux renforcent à leur tour les comportements favorables à son élevage. Ils ne démontrent pas que l’E-β-ocimène soit le régulateur central du système. Les deux expériences portaient sur de petits effectifs, des situations de disette particulières et des émissions synthétiques correspondant à plusieurs milliers de larves. Leur transposition à une colonie normale et à toutes les saisons reste limitée.

Les phéromones doivent donc être considérées comme des composantes d’un réseau. Elles transmettent des informations sur la présence, l’âge ou l’état du couvain; elles ne renseignent pas directement sur la composition en acides aminés, en lipides ou en stérols du pollen disponible.

6.5. La réponse collective naît de décisions individuelles

La colonie ne possède aucun organe central qui mesurerait les réserves et donnerait des ordres aux butineuses. La réponse émerge de milliers d’interactions locales et de seuils individuels différents.

Lorsqu’un besoin augmente, plusieurs ajustements sont possibles. Des butineuses déjà spécialisées dans le pollen peuvent effectuer davantage de voyages ou rapporter des pelotes plus lourdes. Certaines butineuses de nectar peuvent changer de ressource. Des ouvrières qui ne récoltaient pas encore de pollen peuvent être recrutées, tandis que les danses contribuent à concentrer l’effort sur certaines sources florales.

Les ouvrières ne réagissent pas toutes avec la même intensité. Leur âge, leur expérience, leur état physiologique et leur génotype influencent leur seuil de réponse. L’élargissement du groupe de butineuses de pollen s’accompagne d’ailleurs d’une augmentation de sa diversité génétique (section 6.2): la présence de sous-familles ayant des seuils différents offre à la colonie une gamme de réponses graduées.

Cette organisation explique à la fois la stabilité et la flexibilité du système. De petites fluctuations ne mobilisent pas nécessairement toute la force de butinage, tandis qu’un déficit dépassant certains seuils peut rapidement faire participer de nouvelles ouvrières. Le «niveau de réserve» autour duquel la colonie semble se réguler ne doit donc pas être compris comme une constante universelle. Il varie avec le couvain, la population, le génotype, la saison, les possibilités de récolte et les autres besoins de la colonie.

L’homéostasie pollinique consiste moins à conserver une surface fixe de pollen qu’à maintenir un rapport acceptable entre apports, réserves assimilables, capacité des nourrices et demande du couvain.

6.6. Réguler la quantité ne signifie pas reconnaître la meilleure qualité

La colonie sait manifestement augmenter ou réduire la quantité de pollen qu’elle récolte. Il est beaucoup plus difficile de déterminer si elle peut identifier la source qui répond le mieux à ses besoins nutritionnels.

Pernal et Currie (2001) ont manipulé séparément la quantité des réserves et leur teneur en protéines. Les colonies confrontées à des réserves faibles ou à un aliment pauvre en protéines augmentaient la proportion de butineuses de pollen, mais ne se spécialisaient pas dans la récolte de pollens plus riches en protéines. Elles compensaient principalement par une augmentation de l’apport total.

Dans des essais de choix très contrôlés, les mêmes auteurs ont montré que les butineuses distinguaient les odeurs et certaines caractéristiques physiques des pollens. Elles préféraient notamment les particules plus petites et réduisaient leur intérêt lorsque le coût de manipulation augmentait. Elles ne distinguaient cependant pas des aliments différant par leur teneur en protéines lorsque celle-ci était modifiée avec de la farine de soja et de la cellulose. L’odeur constituait le signal dominant dans ces expériences (Pernal & Currie, 2002).

Les nourrices ne semblent pas davantage fournir une évaluation simple. Corby-Harris et al. (2018) ont comparé trois pollens produisant des développements différents des glandes hypopharyngiennes. Les nourrices ne préféraient pas systématiquement le pollen procurant le meilleur développement. L’ajout de protéines ou de lipides à des pollens moins attractifs n’augmentait que faiblement leur consommation.

La danse ne code pas non plus systématiquement la teneur en protéines. Beekman et al. (2016) n’ont observé ni raccourcissement de la phase de retour ni augmentation du nombre de circuits lorsque la teneur en protéines des mélanges augmentait. Les pollens naturels rapportés par les abeilles qui dansaient n’étaient pas plus riches en protéines que ceux des abeilles qui ne dansaient pas.

D’autres expériences apportent pourtant une image plus nuancée. Hendriksma et Shafir (2016) ont nourri huit colonies maintenues sous enceinte avec des régimes artificiels carencés en un acide aminé indispensable. Lorsqu’elles recevaient ensuite plusieurs choix, les butineuses préféraient l’aliment complétant la carence. Les auteurs n’ont toutefois pas pu exclure que d’autres différences corrélées, notamment en acides gras, aient contribué au choix.

Zarchin et al. (2017) ont obtenu un résultat comparable avec des acides gras essentiels. Après plusieurs jours d’accès à un pollen pauvre en oméga-3 ou en oméga-6, les butineuses dansaient plus rapidement pour un pollen complémentant le déficit. Les odeurs permettaient de distinguer les sources, mais le mécanisme par lequel la colonie associait une composition nutritionnelle à une odeur restait indéterminé.

La possibilité sensorielle existe au moins pour certains constituants. Dans des expériences de conditionnement du réflexe d’extension du proboscis, des butineuses pouvaient différencier par leurs antennes des pollens présentant des concentrations différentes en acides aminés ou en acides gras. Elles ne distinguaient pas les concentrations en stérols testées (Ruedenauer et al., 2021). Percevoir une différence n’équivaut toutefois pas à en connaître la valeur biologique pour les nourrices, le couvain et l’ensemble de la colonie.

L’apprentissage différé apporte une autre voie. Lajad et Arenas (2024) ont proposé aux colonies des pollens contenant de l’amygdaline à une concentration expérimentale supérieure à celles rencontrées naturellement. Les butineuses ne les évitaient pas lors de leur première rencontre à la source. Après que le pollen eut été introduit dans la ruche, elles réduisaient en revanche leur préférence pour la même source. La colonie peut donc associer certains signaux polliniques à des conséquences négatives apparues après l’ingestion. Cette expérience démontre un apprentissage de l’inadéquation, et non une capacité générale à classer les pollens naturels selon leur qualité nutritionnelle.

Les résultats ne justifient ainsi aucune des deux affirmations absolues selon lesquelles les abeilles reconnaîtraient toujours le meilleur pollen ou seraient incapables d’en évaluer toute propriété. Ils indiquent plutôt des compétences partielles et dépendantes du contexte:

  • les abeilles distinguent les plantes par l’odeur, la texture et d’autres signaux;
  • elles peuvent percevoir certains acides aminés et acides gras;
  • elles peuvent apprendre qu’une source produit des conséquences défavorables;
  • elles ont compensé des carences précises dans quelques dispositifs contrôlés;
  • mais elles ne sélectionnent pas systématiquement les sources les plus riches en protéines ou celles procurant les meilleurs effets physiologiques.

La difficulté est intrinsèque. La butineuse évalue une ressource qu’elle consomme peu, tandis que sa valeur dépend des besoins d’autres individus. Cette valeur est en outre multidimensionnelle: une source peut être riche en protéines mais déficitaire en un acide aminé, un stérol ou un acide gras. Aucun signal sensoriel unique ne peut donc être supposé représenter toute sa valeur biologique.

La compétence la mieux démontrée de la colonie concerne donc l’ajustement de la quantité récoltée. Sa capacité à corriger une carence précise existe dans certains dispositifs, mais aucun mécanisme universel de sélection du pollen optimal n’est établi.

6.7. Une régulation avec des délais et des effets différés

Les boucles de régulation n’agissent pas toutes à la même vitesse. Une butineuse peut modifier son comportement après quelques contacts dans le nid. Le recrutement de nouvelles butineuses nécessite davantage de temps. Une réduction de l’élevage diminue rapidement la demande de nourriture larvaire, mais ses conséquences sur la population adulte n’apparaissent que plusieurs semaines plus tard.

Cette temporalité explique pourquoi l’état apparent de la colonie peut être trompeur. Après une pénurie, les abeilles adultes présentes peuvent encore couvrir le couvain pendant que le déficit de futures ouvrières est déjà programmé. Inversement, une forte rentrée de pollen ne produit pas immédiatement une augmentation équivalente de la population: il faut d’abord que les nourrices l’assimilent, que les larves survivent et que les nouvelles ouvrières émergent.

L’observation du pollen entrant ne permet pas non plus de diagnostiquer directement l’état nutritionnel. Une forte récolte peut traduire des floraisons abondantes, une grande quantité de couvain, des réserves faibles ou une prédisposition génétique à accumuler du pollen. Une faible récolte peut résulter de réserves suffisantes et d’une demande réduite, mais aussi du mauvais temps, d’une disette, d’un faible nombre de butineuses ou d’une perturbation sanitaire.

Six grandeurs distinctes interviennent donc dans la chaîne: l’offre extérieure réellement accessible dans le paysage, l’entrée observée qui dépend aussi des conditions de vol, les réserves dont la qualité et l’accessibilité varient, la consommation concentrée chez les nourrices, la demande liée au couvain, et la conséquence démographique qui apparaît avec retard. Aucune mesure isolée ne résume cet ensemble.

6.8. Ce que signifie réellement «variable de régulation»

Il est bien établi que la quantité de jeune couvain et le niveau des réserves modifient la récolte du pollen. Les colonies peuvent agir sur l’effort individuel, la proportion de butineuses spécialisées et le recrutement de nouvelles ouvrières. Cette régulation présente les caractéristiques d’un système homéostatique flexible.

Il est modérément établi que les informations circulent simultanément par l’inspection directe du nid, les phéromones du couvain et les interactions avec les abeilles de la ruche. L’importance relative de ces voies et leur articulation exacte restent discutées.

Il n’est pas établi que les colonies puissent classer de manière fiable les pollens naturels selon une valeur nutritionnelle globale. Des capacités sensorielles, des apprentissages et des compensations ciblées ont été démontrés, mais ils ne constituent pas encore un système validé de sélection du pollen optimal.

Le pollen peut dès lors être qualifié de variable de régulation parce que sa disponibilité et ses réserves participent à l’ajustement réciproque entre récolte, alimentation des nourrices, élevage et développement démographique. Il ne constitue ni le seul signal ni le maître régulateur de la colonie.

La distinction centrale peut être résumée ainsi:

La colonie sait mieux ajuster combien de pollen elle fait entrer que déterminer si ce pollen répond parfaitement à l’ensemble de ses besoins nutritionnels.

7. Quantité, qualité, diversité et continuité

 

Distinguer quatre dimensions complémentaires de l’approvisionnement pollinique et éviter de les utiliser comme indicateurs interchangeables.

Parler d’un «bon approvisionnement en pollen» peut désigner des réalités très différentes. Une colonie peut manquer de pollen en quantité, recevoir beaucoup d’un pollen déséquilibré, disposer d’un mélange varié mais insuffisant, ou connaître une abondance momentanée suivie d’une période de disette. Ces situations n’ont ni les mêmes causes ni les mêmes conséquences.

Quatre dimensions doivent donc être distinguées:

  • la quantité, c’est-à-dire le flux et les réserves disponibles par rapport à la demande;
  • la qualité, qui dépend de la composition, de l’équilibre et de la biodisponibilité des nutriments;
  • la diversité, susceptible d’apporter complémentarité et sécurité, sans constituer elle-même un nutriment;
  • la continuité, c’est-à-dire la correspondance temporelle entre les apports et les besoins de la colonie.

Ces dimensions interagissent sans être interchangeables. Une grande diversité ne compense pas une quantité dérisoire. Une récolte abondante ne garantit pas que tous les nutriments indispensables soient présents. Un pollen adéquat pendant quelques jours ne prévient pas nécessairement une pénurie ultérieure. Inversement, une alimentation momentanément dominée par une seule plante n’est pas nécessairement déficiente si cette source couvre les besoins et si d’autres ressources prennent ensuite le relais.

7.1. La quantité n’a de sens que par rapport à la demande

La colonie ne possède pas un besoin fixe en pollen. La demande augmente notamment avec la quantité de couvain à nourrir, le nombre de nourrices et l’intensité du renouvellement des ouvrières. Elle diminue lorsque l’élevage se contracte ou que la structure démographique de la colonie change.

Les données permettant de convertir cette demande en kilogrammes annuels ou en nombre de cadres sont étonnamment fragiles. Rodney et Purdy (2020) ont recensé les estimations disponibles sur la consommation de pollen et de nectar. Ils ont constaté que les données à l’échelle de la colonie étaient rares, souvent anciennes ou fondées sur des extrapolations. La taille de la colonie, le climat, la durée de la saison d’élevage, la santé, la génétique et les pratiques apicoles produisent des différences importantes.

Il n’est donc pas scientifiquement défendable d’attribuer à toutes les colonies une quantité annuelle universelle ou un nombre minimal constant de cadres de pollen. De telles valeurs peuvent servir d’ordres de grandeur dans un contexte déterminé, mais pas de seuils biologiques généraux.

Les expériences de restriction confirment néanmoins l’importance de la quantité. Di Pasquale et al. (2016) ont distribué à de jeunes ouvrières encagées des quantités décroissantes de pollen de colza. Le développement des glandes hypopharyngiennes et l’expression de la vitellogénine augmentaient globalement avec la quantité consommée. Les apports les plus faibles ne produisaient, pour certains paramètres, guère plus d’effet que l’absence de pollen.

Cette expérience établit une relation causale entre restriction pollinique et physiologie des jeunes ouvrières. Elle ne permet toutefois pas de convertir les quantités consommées par des abeilles encagées en seuil de sécurité pour une colonie entière. Dans la ruche, les entrées, les réserves, le couvain, les transferts entre ouvrières et les mécanismes de réduction de la demande agissent simultanément.

La quantité pertinente n’est donc pas uniquement la surface de pollen visible. Elle résulte d’un bilan dynamique entre:

  • le pollen frais entrant;
  • la réserve effectivement consommable;
  • la part assimilable de ce pollen;
  • les réserves corporelles des nourrices;
  • le nombre de larves à alimenter;
  • la durée de l’éventuel déficit.

Un stock n’est pas un flux, et un flux n’est pas encore une quantité assimilée.

7.2. La qualité est une adéquation, pas un classement absolu

Le chapitre 4 a montré que le pollen contient de nombreux nutriments et que le taux de protéines brutes ne suffit pas à en déterminer la valeur. La notion de qualité doit maintenant être replacée dans le fonctionnement de la colonie.

Un pollen est adéquat lorsqu’il permet aux abeilles de satisfaire suffisamment leurs besoins actuels sans provoquer de déséquilibre important. Les constituants concernés ont été détaillés au chapitre 4; ce qui s’y ajoute ici est le second terme de la relation: l’âge et l’état physiologique des consommatrices, les autres aliments disponibles et les contraintes auxquelles la colonie est exposée. La qualité n’est donc pas entièrement contenue dans le pollen; elle résulte de la relation entre ce pollen et l’organisme qui le consomme.

Di Pasquale et al. (2013) ont comparé quatre pollens principalement monofloraux et un mélange constitué à parts égales de ces quatre sources. Les pollens n’ont pas produit les mêmes effets sur les glandes hypopharyngiennes, la vitellogénine, certaines activités enzymatiques et la survie. Chez les abeilles non infectées, les différences de survie entre plusieurs régimes restaient limitées. Chez les abeilles infectées par Nosema ceranae, elles devenaient beaucoup plus marquées.

La valeur relative d’un régime dépendait ainsi de l’état sanitaire des abeilles et de l’indicateur mesuré. Un pollen soutenant correctement des ouvrières saines n’offrait pas nécessairement la même tolérance face au parasite. Inversement, la survie accrue ne correspondait pas toujours à une amélioration uniforme de tous les paramètres physiologiques.

La qualité ne consiste pas non plus à maximiser chaque nutriment. L’enrichissement expérimental d’un pollen en acides gras (section 4.3) illustre le principe: un nutriment indispensable peut devenir défavorable lorsque son apport, ou son rapport avec les autres constituants, s’éloigne excessivement des besoins.

Il faut par conséquent distinguer:

  • la carence, lorsqu’un nutriment indispensable manque;
  • l’insuffisance globale, lorsque la quantité assimilée est trop faible;
  • le déséquilibre, lorsqu’un constituant est présent dans une proportion inadéquate;
  • l’excès, lorsqu’un apport dépasse la capacité de régulation ou produit des effets défavorables.

Aucun indice unique ne permet actuellement de combiner toutes ces dimensions en une mesure universelle de la qualité pollinique.

7.3. La diversité n’est pas un nutriment

L’abeille mellifère récolte le pollen d’un grand nombre de plantes. Cette généralisation alimentaire rend plausible un bénéfice de la diversité, mais elle ne démontre pas que le nombre de taxons consommés détermine directement la santé de la colonie.

La diversité peut agir par au moins trois mécanismes.

La complémentarité nutritionnelle apparaît lorsque plusieurs pollens compensent leurs insuffisances respectives. Une source pauvre en un acide aminé ou un stérol peut être complétée par une autre source qui en contient davantage.

La redondance fonctionnelle réduit la dépendance envers une plante particulière. Si une floraison échoue ou se termine, une autre peut fournir une partie des ressources nécessaires.

La répartition du risque limite les conséquences d’une ressource momentanément déséquilibrée, peu digestible ou chargée de substances défavorables. Ce mécanisme reste cependant dépendant des proportions consommées: ajouter une faible quantité d’un second pollen ne corrige pas nécessairement le défaut du pollen dominant.

La composition en stérols fournit un exemple concret de complémentarité possible. Baker et al. (2025) ont analysé 78 stérols dans le pollen de 295 taxons de plantes sauvages britanniques. Les stérols retrouvés chez l’abeille mellifère n’étaient présents que dans une partie des taxons étudiés, et aucun taxon ne reproduisait exactement les proportions de l’ensemble des stérols retenus par les auteurs comme biologiquement pertinents.

Ce résultat rend plausible l’utilisation de plusieurs plantes pour équilibrer l’apport en stérols. Il ne démontre toutefois pas que chacun de ces pollens était déficient pour les abeilles, ni qu’un mélange particulier aurait amélioré la physiologie, la production de couvain ou la survie d’une colonie. L’étude portait sur la composition chimique des pollens, pas sur leur consommation ni sur leurs effets biologiques.

Donkersley et al. (2017) ont relié la composition botanique et nutritionnelle de 51 échantillons de pollen stocké provenant de 26 ruches du nord-ouest de l’Angleterre. Les teneurs en protéines, lipides et certains acides aminés variaient avec la composition florale. Cette association soutient l’idée que les plantes contribuent différemment au profil nutritionnel des réserves.

L’étude était cependant transversale. Elle ne séparait pas expérimentalement l’effet du nombre de taxons de celui de leur identité, de leurs proportions ou du contexte spatial et saisonnier. Elle ne mesurait pas non plus la santé ultérieure des colonies. Elle établit donc un lien entre composition botanique et composition nutritionnelle, et non une relation causale simple entre richesse taxonomique et performance de la colonie.

7.4. Les essais polyfloraux donnent des résultats contextuels

Les études expérimentales ne montrent pas une supériorité constante des mélanges.

Alaux et al. (2010) ont comparé plusieurs régimes monofloraux à un régime polyfloral. Le mélange a augmenté certaines mesures d’immunité, notamment l’activité de la glucose oxydase, impliquée dans la production de substances antiseptiques dans les aliments de la colonie. Les autres paramètres immunitaires ne suivaient toutefois pas tous la même relation avec la diversité ou la teneur en protéines.

Dans l’expérience de Di Pasquale et al. (2013), le mélange polyfloral n’a pas amélioré les glandes hypopharyngiennes ou l’expression de certains gènes par rapport à tous les pollens monofloraux. Pour ces paramètres, son effet correspondait approximativement à la moyenne de ses constituants. En revanche, chez les abeilles infectées par N. ceranae, le mélange procurait une survie supérieure à celle obtenue avec trois des quatre pollens monofloraux, mais pas à celle obtenue avec le meilleur d’entre eux.

Cette comparaison est instructive. Elle peut signifier qu’un mélange amortit le risque de tomber sur un pollen défavorable. Elle ne permet pas de déterminer si le bénéfice provenait réellement de la complémentarité entre les quatre sources ou simplement de la présence du pollen monofloral le plus favorable dans le mélange.

L’expérience de Kratz et al. (2024), décrite à la section 5.5, apporte un contrepoint: quatre pollens de composition différente ont produit des ouvrières comparables à l’émergence. Elle montre une capacité de régulation par les nourrices lorsque les besoins essentiels restent globalement couverts, non l’équivalence des quatre pollens sur la longévité, l’immunité ou plusieurs générations.

L’ensemble de ces travaux conduit à une conclusion plus nuancée que «plus le régime est diversifié, meilleur il est»:

Un mélange peut compléter un pollen incomplet, amortir les effets d’une source défavorable ou élargir les options disponibles. Il peut aussi ne produire que la moyenne de ses constituants. Un pollen monofloral adéquat peut être supérieur à un mélange de pollens médiocres.

7.5. Monofloral ne signifie pas automatiquement déficient

Le terme monofloral décrit principalement la prédominance botanique d’une source. Il ne constitue pas un diagnostic nutritionnel.

Certains pollens dominants peuvent couvrir suffisamment les besoins mesurés pendant une période donnée. Dans l’expérience de Di Pasquale et al. (2013), le pollen de ronce riche en protéines soutenait aussi bien, voire mieux, plusieurs paramètres que le mélange polyfloral.

D’autres sources dominantes présentent en revanche des insuffisances importantes. Höcherl et al. (2012) ont comparé un régime à base de pollen de maïs avec un pollen polyfloral. Le pollen de maïs pur était associé à une durée de vie plus courte des ouvrières et à un élevage de couvain réduit. Le problème n’était pas son caractère monofloral en soi, mais sa composition dans les conditions expérimentales.

Di Pasquale et al. (2016) ont obtenu un résultat convergent avec des mélanges de pollen récoltés au fil de la saison dans un paysage agricole de l’ouest de la France. Le mélange de fin juillet, fortement associé à la floraison du maïs, provoquait une survie réduite, de petites glandes hypopharyngiennes et une faible expression de la vitellogénine. Il n’était pourtant pas le mélange présentant la diversité taxonomique la plus faible. L’abondance et le nombre de types polliniques ne suffisaient donc pas à prévoir son effet physiologique.

Ces études ne permettent pas de déclarer que tout pollen de maïs est toujours inadéquat, quelle que soit sa proportion dans l’alimentation ou la présence d’autres ressources. Elles montrent qu’une ressource massive peut fournir beaucoup de pollen sans constituer, à elle seule, une alimentation équilibrée.

La symétrie est importante:

  • une monoculture en fleurs n’équivaut pas nécessairement à une disette quantitative;
  • son abondance ne garantit pas une alimentation adéquate;
  • un régime monofloral n’est pas nécessairement déficient;
  • un régime polyfloral n’est pas nécessairement suffisant.

L’identité, la composition, les proportions et la durée d’utilisation des sources comptent davantage que leur simple nombre.

7.6. La continuité relie l’alimentation à la démographie

Une floraison massive peut faire entrer beaucoup de pollen pendant quelques jours ou quelques semaines. Le couvain produit grâce à cette ressource doit cependant continuer à être nourri, puis être remplacé par de nouvelles générations. Une période d’abondance peut ainsi accroître la demande future au moment même où la ressource disparaît.

Les réserves de pollen amortissent certaines fluctuations, mais elles ne rendent pas la colonie indépendante des apports extérieurs. Leur quantité, leur âge et leur consommation sont variables. Surtout, une réduction de l’élevage provoquée par une période de disette produit un déficit différé: les ouvrières qui n’ont pas été élevées manqueront plusieurs semaines plus tard.

Requier et al. (2017) ont analysé cinq années de suivi de colonies dans une région agricole de l’ouest de la France. Une diminution de la récolte de pollen au printemps était associée à une réduction du couvain, puis à une population adulte plus faible et à des réserves de miel réduites avant l’hiver. Elle était également associée à des charges plus élevées en Varroa et à davantage de pertes saisonnières et hivernales.

Il s’agissait d’une étude longitudinale de terrain, non d’une privation pollinique randomisée. Les associations observées ne permettent donc pas d’attribuer toutes les conséquences au seul pollen: la météo, l’état initial des colonies, la dynamique de Varroa, les pratiques apicoles et d’autres caractéristiques du paysage ont pu intervenir. La séquence temporelle soutient néanmoins fortement l’existence d’effets différés d’un approvisionnement insuffisant.

Dolezal et al. (2019) ont documenté une autre forme de discontinuité dans des paysages de maïs et de soja de l’Iowa. Les colonies se développaient et prenaient du poids durant la période d’abondance estivale, puis perdaient rapidement du poids lorsque les principales floraisons cessaient. Dans une expérience complémentaire, cinq colonies déplacées vers une prairie fleurie en fin de saison ont cessé de perdre du poids et leurs nourrices ont constitué davantage de réserves lipidiques que celles restées dans le paysage agricole.

Cette intervention renforce l’interprétation causale d’un effet de la disponibilité florale tardive. Elle ne permet toutefois pas de séparer l’apport de pollen de celui du nectar, et son contexte nord-américain ne peut pas être directement converti en calendrier suisse.

Ces études illustrent un principe général:

Pour la colonie, une ressource est utile non seulement lorsqu’elle est abondante, mais lorsqu’elle est disponible au moment où ses nutriments peuvent être transformés en nourrices, en couvain viable et en futures ouvrières.

7.7. La saison ne produit pas un pollen universellement «adapté»

La composition du pollen et les besoins de la colonie changent simultanément au cours de l’année. Il serait tentant d’en conclure que les plantes produisent partout un «pollen de printemps» destiné au développement et un «pollen d’automne» destiné aux abeilles d’hiver. Les données ne permettent pas une généralisation aussi simple.

DeGrandi-Hoffman et al. (2021) ont comparé des pollens printaniers et automnaux provenant de l’Arizona et de l’Iowa, ainsi que des ouvrières de deux origines maternelles, dans un dispositif commun en cages. Les pollens printaniers analysés contenaient davantage de plusieurs acides aminés et acides gras. Une proportion plus importante du contenu protéique était pourtant extraite des pollens automnaux. Le développement des glandes hypopharyngiennes et certaines expressions géniques variaient avec la saison, le lieu d’origine du pollen, l’origine des abeilles et le moment de l’expérience.

La saison regroupait donc plusieurs facteurs impossibles à réduire à une seule adaptation nutritionnelle. Les pollens disponibles au printemps en Iowa n’étaient pas nécessairement équivalents à ceux du printemps en Arizona, et aucun de ces profils ne peut être considéré comme une norme pour les régions alpines ou préalpines.

La continuité ne signifie pas davantage que la composition devrait rester constante. Une succession de plantes différentes peut au contraire fournir:

  • des nutriments complémentaires;
  • des ressources de remplacement;
  • une répartition plus régulière des apports;
  • une adaptation indirecte aux changements de la demande.

Ce qui importe n’est pas la stabilité botanique, mais l’absence de rupture fonctionnelle entre l’offre assimilable et les besoins de la colonie.

7.8. Une relation à quatre dimensions

Les connaissances disponibles permettent de hiérarchiser les conclusions.

Il est solidement établi qu’une privation sévère ou une restriction prolongée de pollen affecte la physiologie des jeunes ouvrières, l’élevage et le renouvellement de la colonie. Il est également bien établi que les pollens diffèrent par leur composition et leurs effets biologiques.

Il est modérément établi qu’une alimentation polyflorale peut améliorer certains paramètres par complémentarité, redondance ou répartition du risque. Les bénéfices dépendent toutefois des pollens mélangés, de leurs proportions, de l’état des abeilles et de l’indicateur étudié.

Il est plausible et soutenu par plusieurs études de terrain qu’une meilleure continuité florale réduit les successions d’abondance et de disette. L’effet propre du pollen reste parfois difficile à isoler de celui du nectar, du paysage, de la météo et de la santé initiale des colonies.

Il n’est pas établi qu’il existe:

  • un nombre minimal universel de taxons polliniques;
  • une relation simple selon laquelle davantage de diversité produirait toujours davantage de santé;
  • un classement universel des pollens;
  • une quantité annuelle ou un nombre de cadres valable pour toutes les colonies;
  • un profil printanier ou automnal optimal applicable à toutes les régions;
  • un indicateur de terrain unique permettant de distinguer sûrement manque quantitatif, déséquilibre qualitatif et rupture temporelle.

La relation peut finalement être résumée ainsi:

La quantité détermine ce qui peut être consommé; la qualité, ce qui peut être utilisé; la diversité, les possibilités de complément et de remplacement; la continuité, la concordance entre ces ressources et les besoins successifs de la colonie. Aucune de ces dimensions ne suffit isolément.

8. Vieillissement, stockage et risques

 

Évaluer les effets du temps et des conditions de stockage ainsi que les risques microbiologiques, chimiques et infectieux associés au pollen.

Un pollen ancien n’est pas nécessairement altéré, et un pollen frais n’est pas nécessairement sûr. L’âge chronologique ne renseigne à lui seul ni sur la valeur nutritionnelle, ni sur la présence de moisissures, de mycotoxines, de pesticides ou d’agents infectieux.

Trois matrices doivent en outre être distinguées:

  • les pelotes de pollen fraîchement récoltées, éventuellement recueillies par une trappe;
  • le pain d’abeille conservé dans les cellules d’une colonie active;
  • le cadre de pollen retiré de la colonie et stocké par l’apiculteur.

Ces formes n’ont pas la même humidité, la même exposition à l’oxygène, la même activité microbienne ni les mêmes conditions thermiques. Une méthode efficace pour conserver du pollen de trappe ne peut donc pas être transposée automatiquement à un cadre entier. De même, le comportement d’un pollen maintenu dans une colonie active ne prédit pas sa stabilité après son retrait.

Le terme «risque» recouvre également plusieurs phénomènes distincts:

  • une perte progressive d’appétence ou de valeur nutritionnelle;
  • une prolifération fongique;
  • la production de mycotoxines;
  • la présence de résidus chimiques;
  • le transport d’agents infectieux;
  • le transfert de ces dangers vers une autre colonie.

L’objectif de ce chapitre n’est donc pas de fixer une durée universelle de conservation, qui n’est pas établie, mais de déterminer ce que l’âge et les conditions de stockage permettent réellement de conclure.

8.1. Dans la colonie, une grande partie du pollen est consommée rapidement

La fonction tampon décrite au chapitre 3 a une conséquence quantitative: dans une colonie en élevage, une part importante du pollen entrant est consommée peu après son dépôt, et non conservée durablement.

Roessink et van der Steen (2021) ont suivi pendant six semaines l’apparition et la disparition de cellules de pain d’abeille dans deux colonies. Environ 70% des cellules nouvellement remplies étaient vidées dans les trois à cinq jours; l’essentiel du reste disparaissait durant les deux à trois semaines suivantes. L’étude portait toutefois sur deux colonies seulement, à un endroit et durant une période limitée. Elle démontre un renouvellement rapide dans ces colonies; elle ne permet ni d’établir un taux de consommation universel, ni de définir une quantité de réserve nécessaire à toutes les colonies.

La même préférence pour le pollen récemment stocké a été observée dans six colonies par Carroll et al. (2017), décrite à la section 3.5: les cellules âgées de deux à quatre jours étaient consommées plus fréquemment que celles de plus de sept jours, alors même que ces dernières étaient plus abondantes.

Cette préférence ne prouve cependant pas que le pollen plus ancien était devenu inadéquat: les essais en cages de la même étude, présentés à la section 3.4, n’ont mis en évidence aucune différence physiologique entre des pollens stockés depuis un, cinq ou dix jours.

La combinaison de ces résultats conduit à distinguer préférence et valeur nutritionnelle:

  • les abeilles consomment préférentiellement le pollen récent;
  • le pollen âgé de quelques jours peut rester physiologiquement adéquat pour les paramètres étudiés;
  • une moindre consommation du pollen ancien ne constitue pas, à elle seule, une preuve de dégradation;
  • la présence de cellules anciennes ne permet pas de quantifier la nutrition effectivement reçue par les nourrices.

8.2. Le stockage dans la ruche conserve sans figer la matière

Après son dépôt, le pollen est tassé, mélangé à des substances sucrées et placé dans une matrice acide. Cette transformation limite l’activité de nombreux micro-organismes et favorise la conservation. Elle ne stérilise toutefois pas le contenu de la cellule et n’empêche pas toute modification chimique.

Le chapitre 3 a montré que ces transformations relèvent de la conservation plutôt que d’une amélioration nutritionnelle générale. Il faut y ajouter ici une conséquence propre au vieillissement: plusieurs phénomènes coexistent dans une cellule de pain d’abeille, et ils n’évoluent pas tous à la même vitesse.

  • acidification et ajout de sucres;
  • modifications de l’humidité;
  • évolution des communautés microbiennes;
  • transformations enzymatiques ou chimiques précoces;
  • oxydation possible de certains constituants;
  • changements d’odeur, de texture ou d’appétence.

Aucune de ces transformations ne permet d’attribuer au pain d’abeille une durée de conservation fixe. Surtout, une relative stabilité de la teneur en protéines ne garantit pas celle des lipides, des vitamines, des métabolites secondaires ou de la qualité sanitaire.

Le stockage dans la ruche ralentit certaines altérations et en produit d’autres; il ne place pas le pollen hors du temps.

8.3. L’âge agit avec les conditions de conservation

Les travaux anciens sur le pollen stocké donnent des résultats contradictoires parce que l’âge, la température, l’humidité, l’oxygène, le séchage, l’origine botanique et les paramètres biologiques mesurés varient simultanément.

Pernal et Currie (2000) ont apporté une comparaison particulièrement contrôlée. Des pelotes provenant de six plantes identifiées ont été conservées pendant un an à −30 °C dans des récipients dont l’air avait été remplacé par de l’azote. De jeunes ouvrières encagées ont ensuite reçu soit ces pollens, soit les pollens correspondants récemment récoltés.

Les abeilles consommaient légèrement moins de pollen conservé pendant un an, mais l’âge du pollen n’avait pas d’effet général significatif sur le développement des glandes hypopharyngiennes ou des ovaires. Des différences particulières subsistaient selon la plante et l’indicateur. Les auteurs en concluaient que la congélation, associée à une forte réduction de l’oxygène, avait préservé les principaux paramètres étudiés pendant un an.

Ce résultat est important, mais sa portée doit rester précise. L’étude portait sur:

  • des pelotes triées selon leur origine botanique;
  • du pollen non incorporé à un rayon;
  • une température de −30 °C;
  • une atmosphère appauvrie en oxygène;
  • des ouvrières encagées et orphelines;
  • des paramètres physiologiques mesurés pendant quatorze jours.

Elle ne valide donc pas automatiquement la conservation d’un cadre de pollen pendant un an dans un congélateur domestique. Elle ne renseigne pas non plus sur la survie d’agents infectieux, les pesticides, les mycotoxines ou les conséquences de plusieurs cycles de congélation et de décongélation.

La température basse ralentit de nombreux processus biologiques et chimiques. Elle ne doit toutefois pas être confondue avec une désinfection. La congélation peut préserver simultanément une partie de la valeur nutritionnelle et certains agents biologiques. Elle ne retire ni les résidus de pesticides déjà présents ni les mycotoxines éventuellement produites avant la congélation.

Les études disponibles ne permettent pas de fixer une durée universelle de stockage des cadres de pollen. Les conséquences d’une conservation prolongée dépendent vraisemblablement:

  • de l’humidité initiale du pollen et du cadre;
  • de la température et de sa stabilité;
  • de l’exposition à l’air;
  • de la condensation durant la décongélation;
  • de l’état sanitaire de la colonie d’origine;
  • de la charge initiale en spores, virus ou résidus;
  • de l’intégrité du rayon;
  • de l’origine botanique et de la composition du pollen.

Le cadre retiré de la ruche constitue donc un nouvel environnement expérimental. Il ne bénéficie plus du renouvellement des ressources, de leur consommation rapide ni de l’ensemble des mécanismes de régulation assurés par la colonie.

8.4. Champignons, moisissures et mycotoxines ne sont pas synonymes

Des champignons sont régulièrement détectés dans le pollen, le pain d’abeille et les autres matrices de la ruche. Leur présence ne prouve ni une altération de l’aliment ni la production de toxines.

Bush et al. (2024) ont isolé dans du pain d’abeille une souche d’Aspergillus flavus présentant une tolérance particulière à l’acidité, à la faible disponibilité en eau et à la propolis. L’analyse génomique indiquait que cette souche ne possédait probablement pas une voie fonctionnelle complète de production d’aflatoxines. Une espèce comprenant des souches toxinogènes peut donc également être représentée par des souches adaptées au milieu de la ruche sans production démontrée de mycotoxine.

Il faut distinguer au moins quatre niveaux:

  1. La présence de matériel fongique, détecté par microscopie ou analyse moléculaire.
  2. La viabilité du champignon, démontrée par sa capacité à croître.
  3. La capacité toxinogène de la souche, qui dépend de son patrimoine génétique.
  4. La production effective de mycotoxines dans la matrice, qui dépend notamment de l’humidité, de la température, du substrat et de la durée.

Des expériences de laboratoire montrent que le pollen peut servir de substrat à des champignons toxinogènes. Medina et al. (2004) ont observé que du pollen pouvait favoriser la production d’ochratoxine A par Aspergillus ochraceus. González et al. (2005) ont également isolé dans du pollen des champignons capables de produire différentes mycotoxines dans des conditions de culture appropriées.

Ces expériences démontrent une possibilité biologique. Elles ne prouvent pas qu’un cadre de pollen normalement conservé produise régulièrement de telles concentrations. Inversement, l’absence de moisissure visible ne garantit pas l’absence de mycotoxines, car celles-ci ne peuvent pas être diagnostiquées de manière fiable par l’apparence ou l’odeur.

Carrera et al. (2024) illustrent également l’importance de la méthode analytique. Leur méthode LC-MS/MS, validée pour 282 pesticides et plusieurs mycotoxines, a détecté 41 pesticides mais une seule mycotoxine, l’ochratoxine A, dans 34 échantillons de pollen frais ou séché provenant de Slovénie et d’Espagne. Ces résultats concernent principalement du pollen commercial et non des cadres conservés au rucher. Ils montrent néanmoins que détection et prévalence dépendent fortement de la matrice, de l’échantillonnage et de la méthode utilisée.

Les effets biologiques des mycotoxines ne peuvent pas être déduits de leur simple présence. Niu et al. (2011) ont montré en cages que des concentrations suffisantes d’aflatoxine B1 ou d’ochratoxine A réduisaient la survie des ouvrières. L’extrait de propolis atténuait certains effets dans leur dispositif. Cette expérience démontre une toxicité dépendante de la dose, mais ne fournit ni seuil de sécurité pour une colonie ni méthode permettant de réhabiliter un cadre moisi.

La situation peut être résumée ainsi:

  • un champignon détecté n’est pas nécessairement vivant;
  • un champignon vivant n’est pas nécessairement toxinogène;
  • une souche toxinogène ne produit pas nécessairement une toxine dans toutes les conditions;
  • une mycotoxine détectée n’implique pas automatiquement une dose biologiquement dommageable;
  • l’absence de moisissure visible ne prouve pas l’absence de contamination;
  • une moisissure visible ne permet pas d’identifier la toxine ni d’en estimer la quantité.

Du point de vue strictement scientifique, la fréquence et l’impact des mycotoxines dans les cadres de pollen utilisés par les colonies européennes restent insuffisamment documentés. Du point de vue de la précaution, réintroduire un cadre visiblement moisi n’apporte aucun avantage nutritionnel démontré alors que sa sécurité ne peut pas être vérifiée visuellement.

8.5. Le pollen peut concentrer une exposition aux pesticides

Le pollen peut recevoir des pesticides directement sur la fleur, par les poussières, les dérives ou les résidus systémiques présents dans la plante. Il peut également contenir des substances utilisées en apiculture, notamment certains acaricides. Une fois rapportés dans la ruche, ces composés entrent dans l’alimentation des nourrices et peuvent être stockés dans le pain d’abeille.

Des enquêtes menées dans différents systèmes agricoles confirment que cette exposition est fréquente, mais extrêmement variable. Böhme et al. (2018) ont analysé 281 échantillons journaliers de pelotes récoltées sur cinq ans dans trois paysages agricoles du sud de l’Allemagne. Ils ont détecté 73 pesticides. La plupart des concentrations produisaient des quotients de danger relativement faibles selon le modèle utilisé, tandis que certains jours ou sites présentaient des charges nettement supérieures.

En Italie, Tosi et al. (2018) ont analysé 554 échantillons sur trois ans. Soixante-deux pour cent contenaient au moins un pesticide et les mélanges étaient plus fréquents que les résidus uniques. Ce type d’enquête établit la réalité de l’exposition, mais un quotient de danger fondé sur une toxicité aiguë ne restitue pas nécessairement les effets chroniques, les différences entre adultes et larves, les interactions ou les variations de consommation.

La détection d’un résidu ne démontre donc pas automatiquement un dommage. Passer du résidu au risque suppose de connaître la concentration, la quantité de pollen consommée, la durée d’exposition, la toxicité orale du composé et de ses métabolites, les autres substances présentes, ainsi que l’âge, la fonction et l’état sanitaire des abeilles exposées.

Pettis et al. (2013) ont combiné une analyse de pollen récolté dans plusieurs cultures nord-américaines avec une expérience en cages. Les pollens contenaient des mélanges complexes de pesticides. Chez des ouvrières exposées expérimentalement à Nosema ceranae, la probabilité d’infection augmentait avec la charge en fongicides du pollen consommé.

Ce résultat constitue un lien expérimental entre une matrice pollinique réellement récoltée et un paramètre sanitaire. Il ne permet cependant pas d’attribuer causalement l’effet à une molécule unique, car les pollens différaient simultanément par leur composition botanique et par plusieurs résidus. L’expérience portait en outre sur des ouvrières encagées, non sur l’évolution de colonies entières.

Traynor et al. (2016) ont retrouvé de nombreux résidus dans les abeilles, le pollen stocké et la cire de colonies utilisées pour la pollinisation itinérante dans l’est des États-Unis. Certaines mesures agrégées d’exposition étaient associées à la mortalité des colonies, mais les relations les plus nettes concernaient le nombre de résidus et certains fongicides présents dans la cire. Cette étude n’établit donc pas que le pollen contaminé était à lui seul la cause des pertes.

Ces résultats conduisent à quatre conclusions:

  • le pollen constitue une voie réelle d’exposition;
  • les mélanges de résidus sont fréquents dans certains paysages agricoles;
  • la présence analytique d’un composé n’équivaut pas à un effet biologique;
  • les effets d’une exposition chronique ou multiple restent plus difficiles à prévoir que ceux d’une substance isolée.

Le stockage n’élimine pas automatiquement ces composés. Leur dégradation varie selon la molécule et les conditions, et certains peuvent persister dans les matrices de la ruche. Un cadre conservé peut ainsi prolonger l’exposition ou transférer des résidus vers une autre colonie. La congélation ne constitue pas une méthode de décontamination chimique.

8.6. Le pollen peut transporter des agents infectieux

Les fleurs sont des lieux de contact entre pollinisateurs. Le pollen peut recevoir des particules virales, des spores ou d’autres agents provenant des plantes, de l’environnement ou des insectes ayant visité les fleurs. Les récolteuses peuvent également contaminer les pelotes pendant leur manipulation.

L’évaluation du risque infectieux doit suivre une succession stricte:

  1. Détection: un acide nucléique, une spore ou une structure est retrouvé.
  2. Viabilité ou infectiosité: l’agent reste capable de se multiplier ou d’infecter un hôte.
  3. Transmission: l’infection survient après consommation ou transfert de la matrice.
  4. Conséquence sanitaire: l’infection produit une maladie ou affecte la colonie dans les conditions du terrain.

Une étude limitée au premier niveau ne permet pas de conclure au quatrième.

Higes et al. (2008) ont détecté des spores de Nosema ceranae dans des pelotes corbiculaires et du pollen recueilli par des trappes. Ces spores ont provoqué une infection après inoculation artificielle à des ouvrières initialement exemptes de Nosema. L’étude établit donc leur infectiosité. Elle ne mesure pas la fréquence avec laquelle une abeille s’infecte spontanément en consommant du pollen naturellement contaminé dans une colonie.

Singh et al. (2010) sont allés plus loin pour les virus. Ils ont détecté notamment le virus des ailes déformées, le virus du couvain sacciforme et le virus des cellules royales noires dans des pelotes et du pain d’abeille. Dans une expérience de terrain, quatre colonies initialement négatives ont reçu des cadres contenant du pain d’abeille contaminé par le virus des ailes déformées. Le virus a ensuite été détecté dans les œufs pondus par les reines de trois de ces colonies. Le pain d’abeille était resté infectieux après six mois de stockage à température ambiante fluctuante.

Cette expérience démontre qu’un cadre de pollen contaminé peut transmettre un virus à une colonie. Le petit nombre de colonies, la présence ubiquitaire de certains virus et les conditions expérimentales empêchent toutefois d’en déduire la probabilité du phénomène dans un rucher ordinaire.

Schittny et al. (2020) ont confirmé en cages que le pollen pouvait transmettre le génotype A du virus des ailes déformées. La probabilité d’infection et la mortalité augmentaient avec la dose virale administrée. Les charges mesurées dans les produits commerciaux analysés étaient cependant nettement inférieures aux concentrations expérimentales les plus infectieuses. La possibilité de transmission est donc établie, mais le risque dépend fortement de la charge initiale et des conditions d’exposition.

Ces études permettent d’écarter deux conclusions opposées:

  • il serait faux d’affirmer que le pollen n’est qu’un porteur passif sans risque infectieux;
  • il serait tout aussi faux de considérer tout pollen ou tout cadre ancien comme une source probable de maladie.

L’apparition d’un dommage au niveau de la colonie dépend notamment de la dose, de la sensibilité des consommatrices, de l’immunité, de la nutrition, de la présence de Varroa, des co-infections et de la capacité de la colonie à éliminer les individus ou le couvain atteints.

La congélation ne peut pas être considérée comme une procédure sanitaire validée pour les cadres de pollen. Même lorsqu’elle préserve la qualité nutritionnelle, elle ne garantit pas l’inactivation de l’ensemble des virus, spores ou autres agents présents.

8.7. L’apparence et l’âge ne suffisent pas pour évaluer un cadre

Plusieurs caractéristiques importantes d’un cadre de pollen sont invisibles:

  • les résidus de pesticides;
  • la plupart des particules virales;
  • les spores présentes en faible quantité;
  • certaines mycotoxines;
  • une diminution de micronutriments;
  • des modifications de l’appétence;
  • l’historique sanitaire de la colonie d’origine.

Inversement, une cellule sombre ou une couche de pollen compacte ne signifie pas nécessairement que son contenu est altéré. La couleur dépend fortement de l’origine botanique, de l’ajout de substances sucrées, de l’oxydation et de l’âge.

L’évaluation d’un cadre devrait donc être pensée selon plusieurs axes indépendants:

  • l’origine: colonie et rucher d’origine connus ou inconnus;
  • l’état sanitaire initial: colonie saine, suspecte ou atteinte;
  • l’historique: date de retrait et conditions de stockage;
  • l’intégrité matérielle: rayon propre, endommagé ou infesté;
  • les signes d’altération: moisissure, humidité anormale ou odeur inhabituelle;
  • la destination: retour à la même colonie, transfert interne au rucher ou introduction dans un autre rucher.

Cette grille ne constitue pas encore un test diagnostique validé. Elle montre pourquoi l’âge seul est un critère insuffisant. Un cadre récent issu d’une colonie malade ou d’origine inconnue peut présenter davantage de risques qu’un cadre plus ancien correctement conservé provenant de la même colonie.

La fraîcheur est une propriété chronologique; elle n’est ni un certificat nutritionnel ni un certificat sanitaire.

8.8. Ce que les connaissances permettent de conclure

Il est solidement ou modérément établi que:

  • le pollen nouvellement stocké est consommé rapidement et préféré au pollen ancien, sans qu’une maturation préalable soit nécessaire;
  • la conservation à basse température peut maintenir certains paramètres nutritionnels du pollen de trappe dans des conditions contrôlées;
  • des pesticides sont régulièrement détectés dans les pelotes et le pollen stocké;
  • du pollen peut contenir des spores ou des virus encore infectieux, et des cadres de pain d’abeille contaminés ont transmis au moins certains virus en conditions expérimentales.

Il est plausible et partiellement démontré que:

  • l’humidité, la température, l’oxygène et la durée modifient conjointement la conservation;
  • certaines conditions de stockage favorisent la croissance de champignons et la production de mycotoxines;
  • un cadre contaminé peut prolonger ou transférer une exposition chimique ou biologique;
  • plusieurs stress nutritionnels, chimiques et infectieux peuvent interagir.

Il reste insuffisamment établi:

  • combien de temps un cadre de pollen peut être conservé sans perte fonctionnelle importante;
  • quelle température et quel emballage constituent un protocole optimal pour un cadre entier;
  • comment les cycles de congélation et de décongélation influencent sa qualité;
  • quelle est la fréquence réelle des mycotoxines dans les cadres utilisés par les colonies;
  • dans quelle mesure le transfert de cadres de pollen contribue aux maladies dans les ruchers européens;
  • si une analyse visuelle permet de distinguer un pollen encore adéquat d’un pollen présentant un risque;
  • quelles charges de pesticides, virus ou spores constituent un seuil de danger au niveau d’une colonie.

La relation entre âge, stockage et risque peut finalement être résumée ainsi:

La valeur d’un cadre dépend de son origine, de sa composition, de son état sanitaire et de toute son histoire de conservation. Conserver signifie ralentir certaines transformations; cela ne signifie ni stériliser ni décontaminer.

9. Ce que cela signifie pour la pratique apicole

 

Traduire les connaissances disponibles en observations, décisions et interventions prudentes au rucher.

La meilleure gestion du pollen ne consiste généralement pas à en distribuer davantage. Elle consiste à maintenir une concordance entre les besoins de la colonie, les ressources disponibles et les interventions de l’apiculteur.

Une colonie saine régule finement la récolte et la consommation du pollen. Elle peut augmenter le nombre de butineuses de pollen, puiser dans ses réserves, réduire temporairement l’élevage ou recycler une partie des nutriments du couvain. Elle ne peut toutefois ni récolter une ressource absente du paysage, ni transformer un pollen déséquilibré en aliment complet, ni récupérer immédiatement une génération d’ouvrières qui n’a pas été élevée plusieurs semaines auparavant.

Les conséquences pratiques des connaissances exposées dans les chapitres précédents peuvent être organisées selon trois niveaux:

  • Les recommandations fondées sur les données reposent sur des mécanismes bien établis ou sur plusieurs études convergentes.
  • Les mesures de précaution répondent à un risque plausible lorsque les données ne permettent pas encore de fixer un seuil ou une procédure universelle.
  • Les repères issus de l’expérience apicole aident à observer et à décider, mais ne constituent pas des tests diagnostiques validés.

Cette distinction est essentielle. L’expérience permet souvent de détecter qu’une colonie «ne se développe pas normalement». Elle ne permet pas toujours d’en attribuer la cause au pollen.

9.1. Observer la nutrition sans prétendre la mesurer directement

Il n’existe pas, au rucher, de test simple permettant de déterminer simultanément si une colonie reçoit assez de pollen, si celui-ci est bien équilibré et si ses nutriments sont effectivement assimilés par les nourrices.

L’observation du trou de vol, des cadres, du couvain et de l’environnement apporte néanmoins des informations utiles, à condition de ne pas demander à un indicateur davantage qu’il ne peut montrer.

Interprétation prudente des observations au rucher
Observation Ce qu’elle indique Ce qu’elle ne prouve pas
Entrée de pelotes au trou de vol Une récolte de pollen est en cours Que la quantité couvre les besoins, que le pollen est diversifié ou qu’il présente une bonne valeur nutritionnelle
Pelotes de plusieurs couleurs Plusieurs couleurs sont rapportées Un nombre précis de plantes ou une alimentation équilibrée
Cadres contenant beaucoup de pollen Une réserve a été constituée Que cette réserve est récente, saine, appétente ou adaptée aux besoins futurs
Peu de pollen visible Une faible réserve au moment de la visite Une carence, car une grande partie du pollen peut être consommée rapidement
Réduction du couvain Une modification de la dynamique de la colonie Que le pollen en est la cause; la reine, la saison, la météo, Varroa, les maladies ou le manque de glucides peuvent produire le même résultat
Développement différent entre colonies du même rucher Un facteur propre à la colonie est probable La nature exacte de ce facteur
Évolution similaire dans plusieurs colonies Un facteur commun au rucher devient plausible Que ce facteur soit nécessairement nutritionnel

L’entrée de pollen est donc un indicateur d’activité, non un certificat de bonne nutrition. De même, compter les cadres ou les cellules de pollen ne fournit pas un seuil universel de sécurité. Les réserves sont dynamiques, leur consommation dépend du couvain et les colonies diffèrent fortement dans leur récolte et leur utilisation du pollen (Ritter & Kast, 2021; Roessink & van der Steen, 2021).

L’observation devient plus informative lorsqu’elle est répétée sur plusieurs jours favorables au vol, comparée entre colonies d’un même rucher, mise en relation avec la quantité de couvain non operculé et les floraisons réellement présentes, et interprétée avec la météo, la force de la colonie, l’état de la reine et la pression de Varroa.

Un manque apparent dans une seule colonie oriente d’abord vers un problème propre à cette colonie. Une évolution simultanée dans plusieurs colonies rend plus plausible une rupture de ressources, un épisode météorologique ou une autre contrainte commune.

Le diagnostic pratique d’un problème pollinique repose sur une convergence d’indices, jamais sur la seule entrée de pollen ou sur le nombre de cadres stockés.

9.2. Rechercher les ruptures plutôt qu’une quantité annuelle

Les estimations annuelles de pollen récolté par une colonie donnent un ordre de grandeur biologique, mais elles sont peu utiles pour conduire un rucher. Une colonie peut récolter beaucoup sur l’ensemble de l’année et subir malgré tout une pénurie au moment où ses besoins sont les plus élevés.

La question pratique n’est donc pas:

«Combien de kilogrammes de pollen mes colonies récoltent-elles par année?»

mais plutôt:

«Existe-t-il une période durant laquelle l’offre disponible ne correspond plus à la demande actuelle de la colonie?»

Les situations à surveiller sont notamment:

  • la reprise de l’élevage alors que peu de plantes pollinifères sont accessibles;
  • une interruption météorologique prolongée durant une phase de fort couvain;
  • la fin abrupte d’une floraison massive;
  • une période de disette entre deux miellées;
  • la formation d’une jeune colonie ou d’un essaim artificiel lorsque les ressources diminuent;
  • la fin de l’été, lorsque se développent les futures abeilles d’hiver;
  • une forte concentration de colonies sur une ressource limitée.

Ces périodes ne correspondent pas à des dates fixes. Elles varient avec l’altitude, la région, l’exposition, l’année, les cultures et la météo. Les calendriers de floraison ne sont donc que des hypothèses de départ.

Un outil simple issu de l’expérience consiste à tenir, pour chaque rucher, un calendrier phénologique comportant:

  • les principales floraisons observées;
  • les périodes de mauvais temps;
  • l’évolution du poids des ruches, si une balance est disponible;
  • l’intensité relative de l’entrée de pollen;
  • la surface approximative de couvain;
  • les périodes de développement, de stagnation ou de recul des colonies;
  • les interventions réalisées.

Après plusieurs années, ce relevé permet d’identifier les ruptures récurrentes propres au rucher. Il est plus informatif qu’un calendrier apicole général, mais reste un instrument d’observation, pas une mesure directe de la qualité du pollen.

9.3. Le choix du rucher est la première mesure nutritionnelle

Une prairie fauchée avant la floraison, une culture dont la floraison est terminée ou une étendue végétalisée dominée par des plantes peu utilisables par les abeilles peut offrir beaucoup de biomasse, mais peu de pollen accessible au moment où le couvain en a besoin. La valeur nutritionnelle d’un emplacement dépend donc moins de son apparence générale que de la présence effective, de l’accessibilité et de la succession temporelle des floraisons.

Lorsque l’approvisionnement est régulièrement insuffisant, l’amélioration la plus robuste consiste à agir sur l’environnement ou sur l’emplacement, non à compenser indéfiniment par des aliments artificiels.

Un bon emplacement ne se caractérise pas uniquement par une floraison spectaculaire. Il devrait offrir une succession de ressources accessibles pendant les principales phases d’élevage. Une culture très attractive peut produire une abondance temporaire, suivie d’une rupture brutale. La continuité fonctionnelle importe donc davantage que la seule quantité de fleurs observée à un moment donné.

Les interventions possibles comprennent:

  • conserver ou créer des haies diversifiées;
  • maintenir des lisières, vergers, prairies et zones de végétation spontanée;
  • favoriser des espèces locales et non envahissantes dont les floraisons se succèdent;
  • adapter la fauche afin de ne pas supprimer simultanément toutes les ressources;
  • implanter des bandes fleuries ciblant une période réellement déficitaire;
  • collaborer avec les agriculteurs, les communes, les forestiers et les propriétaires voisins;
  • préserver simultanément les ressources destinées aux pollinisateurs sauvages.

L’utilité d’une plantation dépend de sa surface, de sa durée de floraison, de son accessibilité et du nombre de colonies présentes. Quelques plantes mellifères dans un jardin peuvent être utiles à des insectes individuels sans modifier sensiblement l’alimentation de plusieurs colonies. À l’inverse, une bande fleurie bien située peut atténuer une période de disette si sa floraison coïncide réellement avec la rupture locale.

Le déplacement de colonies vers une prairie fleurie en fin de saison a effectivement interrompu leur perte de poids (section 7.6), mais cet effet ne se convertit pas en une surface universelle par colonie. Aucune densité maximale de ruches valable pour tous les paysages n’est davantage établie.

Lorsque plusieurs années d’observation mettent en évidence une pénurie récurrente que les aménagements locaux ne peuvent pas corriger, deux options doivent être envisagées:

  • réduire le nombre de colonies présentes;
  • déplacer tout ou partie du rucher vers un emplacement offrant une meilleure continuité.

Cette décision est plus contraignante qu’une distribution de pâte protéinée, mais elle agit sur la cause structurelle du problème. Le Service sanitaire apicole considère également le déplacement du rucher comme la dernière mesure lorsque les ressources locales restent insuffisantes malgré les améliorations possibles (Service sanitaire apicole [SSA], 2022).

9.4. Respecter la régulation de la colonie

La régulation décrite au chapitre 6 est efficace pour la quantité récoltée, mais elle n’implique pas que la colonie choisisse toujours un régime optimal: elle peut récolter massivement une ressource qui ne couvre pas tous ses besoins, et réduire l’élevage lorsqu’elle manque — au prix de moins de jeunes ouvrières quelques semaines plus tard. Plusieurs conséquences pratiques en découlent.

Ne pas retirer systématiquement les réserves proches du couvain

Le pollen stocké autour du nid constitue un tampon entre les apports extérieurs et la consommation des nourrices. Les cadres de pollen ne devraient pas être retirés simplement parce qu’ils semblent occuper de la place, sans examiner la saison, le couvain, les ressources disponibles et la destination prévue du cadre.

Inversement, une accumulation importante de pollen n’est pas automatiquement bénéfique: elle peut aussi refléter une réduction récente de l’élevage. La décision doit porter sur l’organisation globale du nid, non sur une règle fixe concernant le nombre de cadres.

Former les jeunes colonies au bon moment

Un essaim artificiel installé sur des cadres neufs doit bâtir, élever du couvain et renouveler rapidement sa population. Ses besoins énergétiques et nutritionnels sont donc élevés.

Lorsque cela est possible, il est préférable de former les jeunes colonies pendant une période offrant simultanément:

  • des possibilités régulières de vol;
  • une offre pollinique suffisante;
  • des ressources glucidiques naturelles ou un nourrissement énergétique adapté (SSA, 2026);
  • assez de temps pour constituer une population viable.

Si une jeune colonie est créée tardivement ou durant une pénurie de pollen, un cadre de pollen provenant d’une colonie saine — si possible de sa colonie mère — peut être plus pertinent qu’un substitut artificiel (Ritter & Kast, 2021). Ce transfert reste toutefois une décision sanitaire autant que nutritionnelle.

Ne pas provoquer une demande que l’on ne pourra pas soutenir

Une stimulation alimentaire peut accroître la ponte et l’élevage. Le supplément consommé aujourd’hui crée alors des besoins futurs: les larves doivent être nourries jusqu’à l’émergence, puis la nouvelle génération doit elle-même être remplacée.

Il est biologiquement plausible qu’une stimulation brève suivie d’une nouvelle pénurie déplace le problème plutôt qu’elle ne le résolve. L’importance de cet effet n’est pas quantifiée de manière universelle, mais le principe invite à ne pas stimuler fortement un développement dont la continuité alimentaire ne peut pas être assurée.

9.5. La complémentation protéinée doit rester une intervention ciblée

Les substituts et compléments protéinés produisent des résultats variables. Selon la formulation, le contexte et l’indicateur mesuré, les études rapportent des effets positifs, neutres ou négatifs. La littérature ne justifie donc pas une complémentation protéinée systématique des colonies (Noordyke & Ellis, 2021).

Du pollen naturel disponible dans l’environnement a parfois produit de meilleurs résultats sanitaires et hivernaux qu’un supplément protéiné, même lorsque la croissance des colonies était comparable (DeGrandi-Hoffman et al., 2016). Cela ne prouve pas que tous les suppléments sont inefficaces. Cela montre qu’une pâte riche en protéines ne reproduit pas nécessairement les acides aminés, les lipides, les stérols, les micronutriments et la digestibilité d’un pollen approprié.

Une complémentation consommée ne s’ajoute pas nécessairement à une récolte naturelle qui resterait inchangée. L’apport de pollen ou d’un complément à l’intérieur de la ruche peut réduire l’effort de récolte à l’extérieur, car les réserves présentes, la quantité de jeune couvain et l’espace disponible participent aux signaux qui régulent l’activité des butineuses (Free & Williams, 1971; Dreller et al., 1999).

L’effet d’un complément doit donc être évalué sur le bilan de la colonie — couvain élevé, population produite, état physiologique et évolution ultérieure — et non en additionnant simplement la quantité distribuée à une récolte naturelle supposée inchangée. Le mécanisme général de régulation est bien établi; l’ampleur de la réduction du butinage ne peut toutefois pas être prédite pour chaque formulation, chaque saison ou chaque colonie.

Avant toute complémentation, le protocole de décision présenté à la section 9.9 devrait être parcouru intégralement. Deux de ses questions sont ici déterminantes: l’intervention peut-elle encore produire son effet au bon moment — nourrir après la période critique ne recrée pas les ouvrières qui n’ont pas été élevées — et comment son bénéfice sera-t-il vérifié, sachant que la consommation de la pâte ne prouve pas son efficacité.

Une complémentation peut se discuter dans des situations particulières:

  • jeune colonie formée tardivement;
  • environnement artificiellement pauvre ou fermé;
  • pénurie pollinique clairement identifiée;
  • impossibilité immédiate de déplacer les colonies;
  • objectif technique défini et limité dans le temps.

Même dans ces cas, plusieurs précautions s’imposent:

  • privilégier une formulation connue et traçable;
  • ne pas choisir un produit sur la seule teneur en protéines brutes;
  • rechercher des essais indépendants réalisés au niveau des colonies;
  • éviter les recettes maison présentées comme équivalentes au pollen;
  • distribuer une quantité contrôlée et vérifier sa consommation;
  • retirer les restes altérés ou moisis;
  • éviter toute contamination du miel destiné à la récolte;
  • tester d’abord l’intervention sur un nombre limité de colonies comparables;
  • prévoir la fin de la complémentation et les ressources qui prendront le relais.

Le sucre, le sirop et le candi répondent à un manque de glucides. Ils ne corrigent pas une carence en pollen. Inversement, une pâte protéinée ne remplace ni les réserves énergétiques ni l’eau nécessaires à l’utilisation des nutriments.

Le nourrissement protéiné est une intervention possible dans une situation définie; il n’est ni une assurance générale de santé ni un substitut à un rucher bien approvisionné.

9.6. Gérer les cadres de pollen comme des ressources sanitaires

Un cadre de pollen possède à la fois une valeur nutritionnelle et une histoire sanitaire. Son origine est au moins aussi importante que son apparence.

La solution présentant généralement le moins d’incertitude consiste à:

  • conserver le cadre dans sa colonie;
  • ou le restituer ultérieurement à la même colonie après un stockage documenté.

Lorsqu’un transfert est nécessaire, il convient de privilégier un cadre:

  • provenant d’une colonie connue et saine;
  • issu du même rucher;
  • identifié par son origine et sa date de retrait;
  • sans signe d’humidité anormale, de moisissure ou d’infestation;
  • placé à proximité du couvain sans diviser inutilement le nid.

Un transfert entre ruchers ou à partir d’une origine inconnue augmente l’incertitude. Le pollen et le pain d’abeille peuvent transporter des spores, des virus ou d’autres agents encore infectieux. Une transmission virale par du pain d’abeille contaminé a été démontrée expérimentalement (Singh et al., 2010).

Pour les cadres retirés de la colonie, les mesures suivantes relèvent surtout d’une précaution raisonnée:

  • réduire autant que possible la durée de stockage;
  • noter la colonie d’origine et la date;
  • protéger les cadres de l’humidité, des ravageurs et des variations thermiques;
  • éviter les cycles répétés de congélation et de décongélation;
  • limiter la condensation au moment de la remise en température;
  • examiner le cadre avant sa réintroduction;
  • écarter les cadres visiblement moisis ou d’origine incertaine.

La congélation peut préserver certains paramètres nutritionnels. Elle ne stérilise pas le pollen, n’élimine pas les pesticides et ne détruit pas nécessairement les toxines déjà présentes. Elle ne transforme donc pas un cadre douteux en cadre sûr.

Aucune durée universelle de conservation des cadres de pollen n’est actuellement validée. Une date limite précise donnerait une sécurité apparente que les données disponibles ne permettent pas de garantir.

9.7. Récolter du pollen sans fragiliser la colonie

Une trappe à pollen retire une partie de la ressource rapportée par les butineuses. La colonie peut compenser partiellement cette perte en augmentant son effort de récolte, mais cette compensation n’est ni gratuite ni nécessairement complète.

Les effets rapportés sur le couvain, la population et la production de miel varient selon la durée et la fréquence du piégeage, la conception de la trappe, la force initiale de la colonie, l’importance des floraisons, le volume de couvain, la météo et l’état sanitaire. Il n’existe donc pas de calendrier universel garantissant une récolte sans conséquence.

Les précautions pratiques consistent à:

  • sélectionner des colonies fortes et saines;
  • ne récolter que durant une période de véritable abondance;
  • éviter les jeunes colonies et les colonies en développement fragile;
  • ne pas maintenir les trappes en permanence;
  • contrôler régulièrement le couvain et les réserves;
  • comparer les colonies équipées à des colonies semblables sans trappe;
  • interrompre la récolte lorsque les entrées diminuent ou que le développement ralentit;
  • éviter le piégeage sur des colonies présentant des signes de paralysie chronique.

Une petite étude menée dans un rucher récemment atteint de paralysie chronique a observé une réapparition des symptômes dans les colonies équipées de trappes, puis leur diminution après le retrait des dispositifs. Le faible nombre de colonies ne permet pas une généralisation, mais justifie une prudence particulière dans ce contexte sanitaire (Dubois et al., 2018).

Lorsque le pollen est destiné à la consommation humaine, sa récolte, son séchage ou sa congélation, sa conservation et son étiquetage relèvent en outre de règles d’hygiène alimentaire distinctes. La bonne tolérance d’une méthode par la colonie ne garantit pas la sécurité du produit pour le consommateur.

9.8. Protéger la période de formation des abeilles d’hiver

La continuité pollinique de fin d’été et d’automne mérite une attention particulière, car les ouvrières élevées durant cette période doivent constituer des réserves physiologiques et survivre beaucoup plus longtemps que les abeilles d’été.

Une pénurie printanière peut réduire la population de butineuses disponible pour une miellée ultérieure. Une pénurie de fin de saison peut affecter les abeilles qui devront assurer l’hivernage et la reprise du couvain. Dans les deux cas, les effets peuvent apparaître plusieurs semaines après la rupture initiale (Requier et al., 2017).

Les priorités pratiques sont alors:

  • préserver ou rechercher des ressources florales tardives;
  • éviter une densité excessive de colonies sur une ressource limitée;
  • garantir simultanément des réserves glucidiques suffisantes;
  • former les jeunes colonies assez tôt;
  • surveiller les ruptures suivant la récolte estivale;
  • traiter Varroa suffisamment tôt pour protéger les futures abeilles d’hiver;
  • ne pas confondre stimulation du couvain et amélioration de la qualité des abeilles produites.

Une bonne alimentation ne répare pas les dommages causés par une forte infestation de Varroa ou par les virus associés. Inversement, une lutte correcte contre Varroa ne fournit pas les nutriments absents. Ces deux dimensions doivent être gérées conjointement.

Une complémentation protéinée tardive ne devrait donc pas être utilisée comme compensation symbolique d’un traitement trop tardif ou d’un environnement durablement pauvre. Elle peut accroître l’élevage sans garantir que les nouvelles abeilles seront suffisamment nourries et faiblement parasitées.

9.9. Un protocole de décision au rucher

9.10. Ce que l’apiculteur peut raisonnablement faire

Les recommandations les mieux étayées sont les suivantes:

  • choisir un emplacement offrant des ressources variées et aussi continues que possible;
  • surveiller les périodes de rupture plutôt que rechercher une quantité annuelle cible;
  • interpréter ensemble le couvain, les réserves, le trou de vol, la météo et l’environnement;
  • former les jeunes colonies lorsque les ressources permettent leur développement;
  • préserver les cadres de pollen sains proches du couvain;
  • traiter les transferts de cadres comme des décisions sanitaires;
  • privilégier les ressources florales naturelles par rapport aux substituts;
  • réserver la complémentation protéinée à des situations identifiées et évaluables;
  • protéger conjointement la nutrition et la santé des futures abeilles d’hiver;
  • ne jamais considérer une bonne alimentation comme un remplacement de la lutte contre Varroa.

Les mesures de précaution comprennent: - écarter les cadres d’origine inconnue ou visiblement moisis, limiter la durée de stockage et en documenter l’origine;

  • ne pas considérer la congélation comme une désinfection;
  • interrompre le piégeage du pollen lorsque l’état de la colonie se dégrade;
  • éviter les stimulations dont la continuité ne pourra pas être assurée.

Les repères d’expérience les plus utiles sont:

  • comparer les colonies entre elles et observer sur plusieurs jours de vol;
  • tenir un calendrier local des floraisons et des ruptures;
  • tester une intervention sur quelques colonies avant de la généraliser, et en juger le résultat plusieurs semaines plus tard.

La conclusion pratique centrale peut être formulée ainsi:

L’apiculteur ne peut ni mesurer parfaitement la nutrition pollinique ni remplacer toute la complexité du pollen naturel. Il peut cependant réduire fortement le risque de pénurie en choisissant un emplacement approprié, en repérant les ruptures, en respectant la régulation de la colonie, en protégeant les réserves saines et en réservant la complémentation aux situations où sa nécessité et son résultat peuvent être évalués.


Voir aussi :

 

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Auteur
S. Imboden & C. Pfefferlé
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