Tropilaelaps
Tropilaelaps étend son aire de répartition au-delà de son foyer asiatique d’origine et progresse vers l’ouest, attirant ainsi davantage l’attention de l’apiculture européenne. Cet article fait le point sur ce que l’on sait réellement de sa biologie, de sa multiplication et de sa détection, ainsi que sur les implications pour l’apiculture suisse.
1. Tropilaelaps se rapproche – où en est la situation ?
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Situer l’origine de Tropilaelaps, son extension récente vers l’ouest et la situation actuelle en Suisse. |
Les acariens du genre Tropilaelaps sont originaires d’Asie, où ils parasitent naturellement les abeilles géantes asiatiques, notamment Apis dorsata et Apis laboriosa. Quatre espèces sont actuellement reconnues. Parmi elles, Tropilaelaps mercedesae retient aujourd’hui particulièrement l’attention en raison de son adaptation à Apis mellifera et de l’extension récente de son aire de répartition. L’introduction d’Apis mellifera en Asie a offert à ce parasite un nouvel hôte dans le couvain duquel il peut se nourrir et se reproduire avec succès (Anderson & Morgan, 2007; Khongphinitbunjong et al., 2016).
Pendant longtemps, la présence de T. mercedesae sur Apis mellifera est restée essentiellement limitée à l’Asie. Ces dernières années, cette situation a toutefois changé.
Une étape importante a été franchie avec l’étude de Brandorf et al. (2024). Les chercheurs ont documenté des populations établies de T. mercedesae dans la région de Krasnodar, à l’ouest de la Russie. Dès 2021, des pertes importantes de colonies accompagnées de signes cliniques compatibles avec une infestation par Tropilaelaps y avaient été observées. Des analyses génétiques ont ensuite confirmé l’identification de l’espèce. Le point particulièrement important est que l’acarien a pu se maintenir pendant plusieurs années et hiverner dans les conditions climatiques locales. Cette étude a ainsi documenté pour la première fois des populations établies très à l’ouest de l’aire de répartition jusque-là connue. Des chercheurs suisses, Orlando Yañez et Peter Neumann de l’Institut de santé de l’abeille de l’Université de Berne, ont également participé à ce travail (Brandorf et al., 2024).
En 2024, T. mercedesae a également été confirmé scientifiquement en Géorgie. Janashia et al. (2024) ont détecté l’acarien dans des colonies d’Apis mellifera situées dans l’ouest du pays. Dans six des sept colonies examinées, des acariens varroa étaient présents simultanément. L’étude portait sur un petit nombre de colonies et ne permet donc pas de déterminer l’étendue réelle de la propagation de Tropilaelaps en Géorgie. Elle confirme néanmoins une nouvelle progression vers l’ouest de son aire de répartition connue.
La situation continue d’évoluer. Dans une note datée du 24 août 2026, le Laboratoire de référence de l’Union européenne pour la santé des abeilles a signalé un cas suspect dans la province d’Artvin, au nord-est de la Turquie, près de la frontière géorgienne. Une vidéo enregistrée le 26 juillet 2026 montre des acariens identifiés comme Tropilaelaps spp. ; selon les informations disponibles, ils auraient été identifiés comme T. mercedesae. Les images sont compatibles avec la morphologie et le comportement de Tropilaelaps, mais cette présence n’a pas été officiellement confirmée par les autorités turques ni notifiée comme foyer confirmé. Elle doit donc être considérée comme un soupçon et non comme une présence confirmée (Franco & Duquesne, 2026).
Pour la Suisse, la situation reste claire : l’acariose à Tropilaelaps n’y a jusqu’à présent jamais été mise en évidence. Elle est classée parmi les épizooties à surveiller. En cas de suspicion, les inspectrices et inspecteurs des ruchers ainsi que les laboratoires d’analyse doivent en informer l’autorité vétérinaire cantonale compétente. L’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV) recommande en particulier d’examiner attentivement l’aspect du couvain lors de chaque contrôle des colonies (OSAV, 2026).
La progression géographique observée ne permet cependant ni de prévoir si Tropilaelaps atteindra la Suisse, ni à quel moment cela pourrait se produire. Il serait tout aussi prématuré de déduire des nouveaux signalements qu’une invasion de l’Europe centrale serait imminente. L’évolution récente justifie néanmoins une vigilance accrue : un acarien longtemps considéré comme essentiellement asiatique est désormais établi dans l’ouest de la Russie, confirmé en Géorgie et fait l’objet d’un signalement encore non confirmé en Turquie.
Pour l’apiculture suisse, l’enjeu actuel n’est donc pas encore de lutter contre un parasite présent, mais avant tout d’assurer une détection précoce et une appréciation réaliste du risque. Pour cela, il est essentiel de ne pas considérer Tropilaelaps simplement comme une seconde varroa ou comme une version particulièrement agressive de celle-ci. Les chapitres suivants examinent trois idées souvent répétées : que Tropilaelaps se multiplierait nécessairement plus vite que Varroa, qu’une courte absence de couvain suffirait toujours à l’éliminer et que les signes cliniques ou les contrôles habituels de Varroa permettraient de le repérer facilement. Les données scientifiques disponibles conduisent à nuancer chacune de ces affirmations.
2. Pas un « Varroa plus rapide » : ce que sa biologie a de particulier
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Comprendre les particularités biologiques de Tropilaelaps et distinguer les faits établis des affirmations encore incertaines. |
À première vue, Tropilaelaps mercedesae et Varroa destructor présentent de nombreuses similitudes. Les deux acariens se reproduisent dans le couvain de l’abeille mellifère, affaiblissent les individus parasités et sont associés à des infections virales. Pourtant, leur biologie diffère sur plusieurs points essentiels. Ces différences permettent de comprendre à la fois pourquoi Tropilaelaps peut devenir très dommageable et pourquoi sa forte dépendance au couvain pourrait aussi constituer sa principale faiblesse.
2.1. Un parasite fortement dépendant du couvain
T. mercedesae est beaucoup plus étroitement lié au couvain que Varroa destructor. Les travaux récents montrent que l’acarien se nourrit principalement sur les stades immatures de l’abeille. Han et al. (2024) ont notamment montré, à l’aide de marquages biologiques et d’analyses protéomiques, que T. mercedesae prélève principalement de l’hémolymphe lorsqu’il parasite le couvain.
Cette dépendance ne concerne toutefois pas uniquement le couvain operculé. Phokasem et al. (2019) ont montré expérimentalement que les acariens peuvent se nourrir sur des larves encore non operculées. Des lésions étaient déjà visibles sur des larves du quatrième stade, et certaines blessures avaient même été observées à des stades plus précoces. Après l’operculation, le nombre de lésions augmente encore fortement.
Cette observation est importante pour comprendre le cycle du parasite : l’absence de couvain operculé ne signifie pas nécessairement l’absence de toute source de nourriture pour Tropilaelaps. C’est l’absence complète de couvain, et non la seule absence de cellules operculées, qui constitue la rupture biologique la plus importante pour l’acarien.
2.2. Un cycle reproductif particulièrement efficace
La reproduction de Tropilaelaps est étroitement synchronisée avec le développement du couvain. La femelle fondatrice entre dans une cellule peu avant son operculation puis y pond plusieurs œufs. La littérature indique que la ponte débute plus tôt après l’operculation et que les intervalles entre les œufs sont plus courts que chez Varroa destructor (Han et al., 2024).
Des valeurs d’environ dix heures entre l’operculation et la première ponte, puis d’environ 24 heures entre les œufs, sont fréquemment citées. Elles doivent toutefois être interprétées avec prudence : plusieurs publications récentes les reprennent à partir de travaux antérieurs plutôt que de les avoir mesurées directement. Ce qui paraît en revanche bien établi est le caractère rapide du cycle reproductif de Tropilaelaps.
Une autre particularité pourrait contribuer à cette efficacité. De Guzman et al. (2018) ont extrait des femelles directement de cellules de couvain et les ont immédiatement introduites dans de nouvelles cellules, sans passage préalable sur des abeilles adultes. La majorité d’entre elles ont de nouveau produit une descendance. L’expérience montre donc qu’un séjour obligatoire sur des abeilles adultes n’est pas nécessaire entre deux cycles reproductifs.
Cela ne signifie pas que Tropilaelaps ne se retrouve jamais sur les abeilles adultes. Les acariens peuvent utiliser celles-ci pour se déplacer au sein d’une colonie ou entre colonies. Mais contrairement à Varroa, une phase de dispersion prolongée sur les abeilles adultes n’apparaît pas indispensable avant une nouvelle reproduction.
La même étude a également observé une reproduction chez quelques jeunes femelles qui n’avaient apparemment pas été fécondées. Ce résultat suggère qu’une forme de reproduction sans accouplement pourrait être possible. L’effectif concerné était toutefois très faible et le mécanisme n’a pas été confirmé génétiquement ou cytologiquement. La deutérotoquie parfois attribuée à T. mercedesae doit donc encore être considérée comme une hypothèse insuffisamment démontrée (De Guzman et al., 2018).
2.3. Pas nécessairement plus de descendants que Varroa
La rapidité du cycle de Tropilaelaps conduit souvent à l’affirmation selon laquelle il serait beaucoup plus prolifique que Varroa. Les données disponibles donnent une image plus nuancée.
Dans des colonies d’Apis mellifera infestées simultanément par les deux acariens en Thaïlande, Buawangpong et al. (2015) ont observé en moyenne 1,48 descendant par femelle fondatrice de T. mercedesae, contre 1,69 chez V. destructor. Dans des cellules d’ouvrières dans lesquelles les deux espèces avaient été introduites expérimentalement, Varroa produisait même davantage de descendants par fondatrice que Tropilaelaps.
La différence entre les deux parasites ne semble donc pas reposer simplement sur un nombre plus élevé de descendants produits dans chaque cellule. Le potentiel de Tropilaelaps paraît plutôt lié à la combinaison d’un cycle rapide, d’une ponte précoce et d’une phase très courte entre deux cycles reproductifs.
Cela explique aussi pourquoi les comparaisons basées sur un seul paramètre doivent être interprétées avec prudence. Selon les critères utilisés pour définir une « reproduction réussie », les estimations peuvent varier considérablement d’une étude à l’autre.
2.4. Tropilaelaps se multiplie-t-il vraiment plus vite que Varroa ?
L’affirmation selon laquelle les populations de Tropilaelaps augmenteraient beaucoup plus rapidement que celles de Varroa est largement répandue. Pourtant, les données quantitatives directes au niveau de la colonie restent étonnamment rares.
Une étude récente d’Aurell et al. (2026), encore disponible sous forme de prépublication, fournit les premières estimations directes du taux de croissance de populations de T. mercedesae dans des colonies d’Apis mellifera. Les taux journaliers mesurés différaient fortement entre trois investigations, avec des valeurs de 0,010, 0,036 et 0,057. Cette variation d’un facteur supérieur à cinq montre à quel point la dynamique du parasite dépend du contexte.
Dans l’une des investigations où Tropilaelaps et Varroa pouvaient être comparés directement, le taux de croissance quotidien était de 0,036 pour Tropilaelaps et de 0,021 pour Varroa. La différence estimée n’était toutefois pas statistiquement concluante : son intervalle de crédibilité incluait zéro (Aurell et al., 2026).
Ces résultats ne signifient pas que les deux espèces se développent nécessairement à la même vitesse. Ils montrent plutôt que l’affirmation générale selon laquelle Tropilaelaps se multiplierait systématiquement plus rapidement que Varroa n’est, à ce jour, pas démontrée quantitativement de manière robuste. Il est en revanche bien établi que, dans certaines conditions favorables, sa population peut augmenter très rapidement.
2.5. Sa principale faiblesse : l’absence de couvain
La forte spécialisation de Tropilaelaps sur le couvain pourrait en même temps constituer son principal point faible. Les données historiques montrent que la majorité des acariens survivent peu de temps lorsqu’ils sont privés de couvain. Des études plus récentes obligent cependant à nuancer l’ancienne règle selon laquelle ils mourraient tous après un ou deux jours.
Dans des essais de laboratoire, Gill et al. (2025) ont observé une survie moyenne de 15 heures chez T. mercedesae placé avec des abeilles adultes vivantes d’Apis mellifera, contre 13,3 heures dans le témoin sans source de nourriture. La distribution des durées de survie était toutefois très asymétrique : une petite fraction des acariens, de l’ordre de 10 %, survivait significativement plus longtemps en présence d’abeilles adultes, et le dernier individu a dépassé 96 heures. Aucune alimentation directe sur les abeilles adultes n’a été observée au cours de l’expérience ; les auteurs considèrent donc l’alimentation sur l’abeille ou une interaction trophallactique comme des hypothèses, et non comme des mécanismes démontrés. Dans une autre étude menée sur des colonies artificielles sans couvain, les acariens introduits ont disparu après environ quatre à six jours (Uzunov et al., 2026). Ces résultats montrent qu’une survie de plusieurs jours est possible, mais ils n’apportent aucune preuve d’un maintien pendant plusieurs semaines sur des abeilles adultes d’Apis mellifera.
La question devient particulièrement importante sous climat tempéré. Brandorf et al. (2024) ont démontré que T. mercedesae pouvait établir des populations durables dans l’ouest de la Russie et y hiverner. Ce résultat montre qu’un climat hivernal tempéré ne constitue pas, à lui seul, une barrière suffisante.
Il ne démontre toutefois pas que les acariens aient survécu pendant plusieurs mois sur des abeilles adultes dans des colonies totalement dépourvues de couvain. Dans les colonies russes étudiées, la quantité de couvain était faible en décembre et janvier, mais elle n’était pas nulle. Le mécanisme exact permettant à la population de persister pendant l’hiver reste donc partiellement inexpliqué.
Cette distinction est essentielle pour évaluer le risque en Europe centrale. La question pertinente n’est probablement pas seulement de savoir si les températures hivernales sont suffisamment basses, mais si les colonies restent réellement et suffisamment longtemps sans aucun couvain. Dans les régions où l’élevage du couvain se poursuit presque toute l’année, Tropilaelaps pourrait disposer d’un avantage important. Là où une absence complète et prolongée de couvain se produit régulièrement, cette interruption pourrait au contraire constituer une contrainte biologique importante.
Pour la Suisse, cette question reste ouverte. La durée de l’absence de couvain varie avec l’altitude, la région, les conditions météorologiques, la colonie et l’année. Il serait donc prématuré de conclure que l’hiver suisse empêcherait une installation de Tropilaelaps – tout comme il serait injustifié d’affirmer qu’il n’aurait aucun effet.
En résumé, Tropilaelaps mercedesae associe un cycle reproductif très efficace à une dépendance particulièrement forte envers le couvain. Cette spécialisation constitue à la fois l’une des raisons de son potentiel de développement et probablement sa principale vulnérabilité biologique.
3. Pourquoi une infestation précoce peut facilement passer inaperçue
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Identifier les signes d’alerte et comprendre pourquoi les méthodes classiques de contrôle de Varroa peuvent manquer une infestation précoce. |
La détection précoce constitue probablement l’un des principaux défis posés par Tropilaelaps mercedesae. Une infestation importante peut provoquer des signes spectaculaires dans une colonie, mais ces symptômes apparaissent généralement lorsque les dommages sont déjà bien installés et, surtout, ils ne sont pas spécifiques. Parallèlement, plusieurs méthodes couramment utilisées pour surveiller Varroa destructor sont nettement moins performantes pour détecter Tropilaelaps. Une colonie peut donc être infestée sans que ni son aspect général ni un contrôle classique sur les abeilles adultes ne permette de l’identifier avec certitude.
3.1. Des dommages visibles, mais peu spécifiques
Le parasitisme par T. mercedesae peut provoquer un ensemble de signes inquiétants : aspect du couvain irrégulier ou en mosaïque, larves et nymphes mortes ou endommagées, cellules ouvertes ou désoperculées, abeilles présentant des ailes déformées, un abdomen raccourci ou des appendices malformés, ainsi que des adultes rampants ou incapables de voler.
Une partie de ces dommages résulte directement de l’alimentation des acariens. Phokasem et al. (2019) ont mis en évidence de nombreuses blessures sur les larves et les nymphes. Les larves de quatrième stade présentaient déjà plusieurs lésions avant l’operculation. Chez les prénymphes infestées, le nombre de blessures augmentait fortement et pouvait concerner différentes parties du corps.
Ces signes ne constituent cependant pas une signature propre à Tropilaelaps. Un couvain lacunaire, des larves mortes ou des abeilles aux ailes déformées peuvent également résulter d’une forte infestation par Varroa, d’infections virales ou d’autres maladies du couvain. L’aspect clinique doit donc être considéré comme un signal d’alerte et non comme un diagnostic.
3.2. Varroa et Tropilaelaps peuvent être présents simultanément
La difficulté diagnostique est encore renforcée par le fait que T. mercedesae ne remplace pas nécessairement Varroa destructor. Les deux parasites peuvent coexister dans une même colonie.
Plusieurs études l’ont montré dans des régions où Tropilaelaps est établi. En Corée du Sud, une enquête portant sur 47 ruchers répartis dans 12 régions a trouvé Varroa dans 85,1 % des ruchers, Tropilaelaps dans 76,6 % et les deux espèces simultanément dans 68 % des ruchers (Truong et al., 2022). En Géorgie également, six des sept colonies examinées hébergeaient simultanément les deux acariens (Janashia et al., 2024).
La présence simultanée des deux parasites dans une colonie ne signifie toutefois pas qu’ils occupent fréquemment la même cellule. En Thaïlande, Buawangpong et al. (2015) ont examiné 18 250 cellules d’ouvrières dans des colonies naturellement infestées : seules 13 cellules, soit moins de 0,1 %, contenaient simultanément les deux espèces. D’autres études plus récentes ont rapporté des proportions plus élevées dans certains contextes. La fréquence de la co-infestation d’une même cellule semble donc dépendre fortement du niveau d’infestation et des conditions locales.
Cette coexistence a une conséquence pratique importante. L’Aide-mémoire 2.12 du Service sanitaire apicole (SSA) indique que la présence d’ouvrières aux ailes déformées en cas de faible infestation par Varroa peut indiquer Tropilaelaps (SSA, 2026). Cet indice peut être utile, mais il ne doit pas être utilisé en sens inverse : un niveau élevé de Varroa n’exclut nullement la présence simultanée de Tropilaelaps. Les données de Corée du Sud et de Géorgie montrent justement que les deux acariens peuvent être fréquemment présents dans les mêmes colonies. Un critère fondé sur « ailes déformées + faible infestation varroa » risque donc de ne pas attirer l’attention sur certaines colonies co-infestées. Il s’agit d’un indice de suspicion parmi d’autres, et non d’un critère permettant d’écarter Tropilaelaps.
3.3. Le DWV brouille encore davantage le tableau clinique
Comme Varroa, T. mercedesae est étroitement associé au virus des ailes déformées (DWV). Des études expérimentales ont montré que les nymphes infestées par Tropilaelaps présentent généralement des charges virales plus élevées et que le parasitisme réduit le poids à l’émergence et la longévité des abeilles (Khongphinitbunjong et al., 2016).
Les travaux sur le rôle exact de l’acarien dans la transmission du DWV ont évolué. Dainat et al. (2009) avaient détecté dans T. mercedesae des formes d’ARN compatibles avec une réplication virale. Des travaux expérimentaux plus récents ont toutefois apporté une image plus nuancée : Wu et al. (2020) ont montré que Tropilaelaps peut transmettre le DWV à des nymphes, sans mettre en évidence une réplication active du virus dans les cellules de l’acarien.
Il est donc prudent de retenir que Tropilaelaps est capable de transmettre le DWV, sans pour autant affirmer que le virus doit se multiplier dans l’acarien pour être transmis.
Les dommages observés dans une colonie infestée résultent vraisemblablement de plusieurs processus qui se superposent : blessures directement provoquées par les acariens, affaiblissement du couvain et augmentation ou transmission d’infections virales. Cette combinaison contribue à expliquer pourquoi les manifestations cliniques peuvent ressembler fortement à celles d’une varroase avancée.
3.4. Les méthodes utilisées pour Varroa peuvent manquer une infestation précoce
Une différence particulièrement importante entre les deux parasites concerne leur détection. Les méthodes classiques de contrôle de Varroa – notamment la méthode de lavage et la méthode du sucre glace – reposent sur l’échantillonnage d’abeilles adultes. Or T. mercedesae passe une proportion beaucoup plus importante de son cycle associé au couvain. Les méthodes centrées sur les abeilles adultes peuvent donc sous-estimer fortement sa présence.
Tokach et al. (2026) ont comparé cinq méthodes dans 26 colonies d’Apis mellifera infestées en Thaïlande. Dans cette étude, les langes englués placés au fond de la ruche ont détecté l’acarien dans toutes les colonies étudiées. L’ouverture et l’examen de cellules de couvain d’ouvrières venaient ensuite, puis le test de secouage du cadre de couvain (« brood frame bump test »). La méthode de lavage et la méthode du sucre glace étaient les moins sensibles.
Les auteurs ont également estimé le niveau d’infestation du couvain nécessaire pour atteindre une probabilité de détection de 50 %. Ce seuil était d’environ 1,15 % de cellules infestées pour le test de secouage, contre 5,20 % pour la méthode de lavage et 5,67 % pour la méthode du sucre glace. Ces chiffres ne doivent pas être interprétés comme des valeurs limites de traitement : ils indiquent seulement à quel niveau d’infestation une méthode avait, dans cette étude, une chance sur deux de détecter l’acarien (Tokach et al., 2026).
Pour une surveillance visant une introduction récente, une probabilité de détection de 50 % est évidemment insuffisante. Ces résultats montrent surtout qu’un test négatif réalisé sur les abeilles adultes ne permet pas d’exclure de manière fiable une infestation par Tropilaelaps.
3.5. Il n’existe pas encore de méthode de terrain universellement supérieure
Il serait néanmoins prématuré d’établir une hiérarchie définitive des méthodes de détection. Les études disponibles utilisent des protocoles différents et leurs résultats ne sont pas toujours directement comparables.
Gill et al. (2024) ont notamment montré que plusieurs protocoles britanniques de surveillance devaient être adaptés. L’ouverture individuelle de cellules avec une pince et la récupération des acariens tombant sur des supports englués se sont révélées plus performantes que certaines méthodes plus anciennes, notamment le test de secouage utilisé dans ce protocole. Les auteurs soulignent également les limites des méthodes destructives pour le couvain.
Une autre étude récente, menée sur 27 colonies infestées en Papouasie-Nouvelle-Guinée, illustre cette variabilité. Schouten et al. (2026) ont obtenu une sensibilité de 100 % avec des prélèvements d’ADN environnemental (eDNA) et de 92 % avec des langes englués associés à un traitement acaricide. Dans ce même essai, la méthode de lavage n’a détecté que 41 % des colonies infestées et le test de secouage 33 %. Ces résultats sont prometteurs, mais les méthodes et conditions expérimentales diffèrent de celles de Tokach et al. ; leurs pourcentages ne doivent donc pas être comparés comme s’ils provenaient d’un même protocole.
La désoperculation rapide du couvain (« Rapid Brood Decapping ») constitue également une piste intéressante. Cette technique permet d’ouvrir rapidement une zone de couvain afin de rechercher les acariens et pourrait offrir un compromis entre rapidité et examen direct du couvain. Sa validation indépendante reste toutefois encore limitée (Uzunov et al., 2025). De même, les méthodes utilisant l’eDNA présentent un potentiel important pour les programmes professionnels de biosécurité, sans constituer pour autant, à ce stade, un outil de routine pour l’apiculteur.
La conclusion pratique est donc moins une question de choisir « la meilleure méthode » que de comprendre les limites des outils disponibles. Les symptômes visibles peuvent attirer l’attention, mais ils ne permettent pas d’identifier Tropilaelaps. Les méthodes classiques utilisées sur les abeilles adultes pour contrôler Varroa peuvent manquer une infestation, en particulier à faible niveau. Une suspicion doit donc conduire à une recherche ciblée de l’acarien, notamment au niveau du couvain, puis à une confirmation par les services compétents.
Cette difficulté de détection est particulièrement importante dans les régions encore indemnes comme la Suisse : l’objectif n’y serait pas de mesurer régulièrement un niveau d’infestation connu, comme pour Varroa, mais de reconnaître le plus tôt possible l’apparition d’un parasite qui ne devrait pas être présent.
4. Que signifie aujourd’hui Tropilaelaps pour l’apiculture suisse ?
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Traduire les connaissances actuelles en mesures de vigilance, de biosécurité et de signalement adaptées à la Suisse. |
À l’heure actuelle, l’acariose à Tropilaelaps n’a encore jamais été mise en évidence en Suisse. L’enjeu pour les apicultrices et apiculteurs n’est donc pas de traiter un parasite déjà installé, mais de contribuer à sa détection précoce et de réduire les possibilités d’introduction ou de propagation. L’OSAV classe cette acariose parmi les épizooties à surveiller et recommande explicitement d’examiner attentivement l’aspect du couvain lors de chaque contrôle des colonies (OSAV, 2026).
4.1. Pas de traitement préventif, mais une vigilance accrue
Les connaissances actuelles ne justifient pas de traitement préventif spécifique contre Tropilaelaps en Suisse. Le Service sanitaire apicole (SSA) précise qu’aucun médicament vétérinaire n’est actuellement autorisé en Suisse contre ce parasite et qu’aucun concept de traitement validé n’est disponible. Certains varroacides peuvent également agir contre Tropilaelaps, mais ils ne sont pas homologués en Suisse pour cette indication et cela ne constitue pas une recommandation d’utilisation préventive (SSA, 2026).
L’enjeu actuel est donc la détection précoce. Un aspect du couvain inhabituellement irrégulier, des larves mortes, des opercules troués ou retirés, des abeilles difformes ou rampantes ne prouvent pas la présence de Tropilaelaps, mais justifient une investigation plus attentive.
L’acarien lui-même peut également être observé : il est petit, brun-rouge, de forme allongée et se déplace rapidement sur les rayons. Cette morphologie le distingue généralement de Varroa destructor, plus large que long. Une identification visuelle par l’apiculteur ne remplace toutefois pas une confirmation par les services compétents. En cas de suspicion, le SSA recommande d’informer l’inspectrice ou l’inspecteur des ruchers afin qu’un échantillon de couvain puisse, si nécessaire, être transmis au Centre de recherche apicole d’Agroscope, laboratoire national de référence pour les maladies des abeilles (SSA, 2026; Charrière et al., 2023).
4.2. Ne pas se fier uniquement aux contrôles habituels de Varroa
L’un des enseignements pratiques les plus importants de la recherche récente est que les habitudes acquises avec Varroa ne peuvent pas être transposées telles quelles à Tropilaelaps. Un résultat négatif obtenu par méthode de lavage ou au sucre glace sur des abeilles adultes n’exclut pas avec suffisamment de sécurité une infestation précoce.
Cela ne signifie pas que chaque apiculteur suisse devrait ouvrir systématiquement des centaines de cellules à la recherche de Tropilaelaps. Dans une région indemne, une telle surveillance généralisée serait disproportionnée. Le message pratique est plus simple : si l’aspect du couvain ou la présence d’un acarien inhabituel éveille un soupçon, un contrôle Varroa négatif ne suffit pas pour écarter Tropilaelaps.
4.3. La biosécurité reste la meilleure prévention
Le Service sanitaire apicole recommande explicitement de renoncer aux importations d’abeilles afin de réduire le risque d’introduction de Tropilaelaps en Suisse (SSA, 2026). Une fois le parasite présent, la dérive, le pillage, l’essaimage ainsi que le déplacement d’abeilles, de cadres ou de colonies infestés peuvent contribuer à sa propagation.
Ces mécanismes rappellent l’importance des principes généraux de biosécurité : connaître l’origine des abeilles et du matériel introduits dans un rucher, respecter les prescriptions sanitaires applicables aux déplacements de colonies et aux importations, ne conserver que des colonies fortes et saines et limiter la dérive et le pillage (SSA, 2026; OSAV, 2026).
Les recherches sur la survie de l’acarien montrent en outre qu’il serait imprudent de considérer automatiquement comme sans risque tout matériel séparé temporairement du couvain. La survie en dehors d’une colonie reproductrice est généralement limitée, mais une fraction des acariens peut persister plusieurs jours (Gill et al., 2025). Cette observation justifie la prudence sans permettre, à elle seule, de définir de nouvelles mesures de désinfection.
4.4. L’absence de couvain pourrait jouer un rôle
Comme montré au chapitre 2, la forte dépendance de Tropilaelaps envers le couvain pourrait constituer une contrainte dans les régions où les colonies connaissent une absence complète et suffisamment longue de couvain. Pour la Suisse, l’importance réelle de ce facteur reste toutefois inconnue et ne peut pas être considérée comme une garantie de protection. La durée de la période sans couvain varie selon la région, l’altitude, les conditions météorologiques et les colonies. Cette question mérite une attention particulière dans le contexte d’hivers plus doux, sans qu’il soit actuellement possible d’en quantifier les conséquences pour le risque d’établissement de Tropilaelaps.
4.5. Ce qu’il faut retenir
Pour l’apiculture suisse, Tropilaelaps mercedesae reste aujourd’hui avant tout un risque émergent à surveiller, et non un parasite contre lequel il faudrait déjà intervenir. Aucun médicament vétérinaire n’est actuellement autorisé en Suisse contre ce parasite et aucun concept de traitement validé n’est disponible (SSA, 2026). En revanche, il devient utile de connaître l’apparence de l’acarien, de porter attention à l’aspect du couvain et de savoir qu’un contrôle Varroa classique ne permet pas nécessairement d’exclure une infestation précoce.
La réponse la plus appropriée repose donc sur trois principes : observer, reconnaître une situation inhabituelle et la faire rapidement clarifier par les services compétents. Tant que Tropilaelaps n’est pas présent en Suisse, une détection aussi précoce que possible constituerait probablement la mesure la plus importante pour limiter le risque d’établissement et de propagation.
Voir aussi :
- Aide-mémoire : 2.12 Tropilaelaps
- Aide-mémoire : 2.8 Varroase
- La maladie des ailes déformées
- Aide-mémoire : 2.3 Petit coléoptère de la ruche
- Aide-mémoire : 1.5.3 Méthode de lavage
- Aide-mémoire : 1.5.1 Mesure de la chute naturelle du varroa
Informations officielles
- Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV) : Acariose à Tropilaelaps
- Service sanitaire apicole (SSA) : Aide-mémoire 2.12 – Tropilaelaps
Bibliographie
- Anderson, D. L., & Morgan, M. J. (2007). Genetic and morphological variation of bee-parasitic Tropilaelaps mites (Acari: Laelapidae): New and re-defined species. Experimental and Applied Acarology, 43(1), 1–24. https://doi.org/10.1007/s10493-007-9103-0
- Aurell, D., Tokach, R., Chuttong, B., Praphawilai, P., Barascou, L., Steury, T. D., Duffy, K., Jung, C., Oh, H., Bruckner, S., & Williams, G. R. (2026). First estimates of the population growth rate of the parasitic honey bee mite Tropilaelaps mercedesae in Apis mellifera colonies [Preprint]. bioRxiv. https://doi.org/10.64898/2026.07.06.736813
- Brandorf, A., Ivoilova, M. M., Yañez, O., Neumann, P., & Soroker, V. (2024). First report of established mite populations, Tropilaelaps mercedesae, in Europe. Journal of Apicultural Research, 64(3), 842–844. https://doi.org/10.1080/00218839.2024.2343976
- Buawangpong, N., de Guzman, L. I., Khongphinitbunjong, K., Frake, A. M., Burgett, M., & Chantawannakul, P. (2015). Prevalence and reproduction of Tropilaelaps mercedesae and Varroa destructor in concurrently infested Apis mellifera colonies. Apidologie, 46, 779–786. https://doi.org/10.1007/s13592-015-0368-8
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