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Tout sur l’eau

L’eau est indispensable à la colonie, mais ses besoins varient fortement selon la température, le couvain, les ressources alimentaires et la saison. De l’équilibre hydrique de l’abeille à la thermorégulation, de la dilution de la nourriture larvaire à la concentration du nectar, cet article explique les multiples flux d’eau dans la ruche. Il en déduit des repères pratiques pour l’abreuvement, les périodes de chaleur et l’hivernage.

Avant-propos

L’eau est la ressource la moins visible de la colonie. Elle ne se stocke pas comme le miel, ne se compte pas comme le couvain et ne laisse presque aucune trace sur les cadres. Elle conditionne pourtant l’élevage, la thermorégulation, la digestion des réserves et la maturation du miel.

Cet article rassemble ce que la recherche permet aujourd’hui d’affirmer, ce qu’elle rend seulement plausible et ce qu’elle ne permet pas encore de trancher. Il s’adresse aux apicultrices et apiculteurs expérimentés ainsi qu’aux lecteurs intéressés par la biologie de l’abeille, avec une attention particulière aux conditions suisses et à l’Europe centrale.

Le fil conducteur tient en une idée : l’eau ne constitue pas une réserve mais un flux. Elle entre par le nectar, le nourrissement, les porteuses d’eau et le métabolisme ; elle circule entre les abeilles, le couvain, les rayons et l’air du nid ; elle repart sous forme de vapeur, d’excrétion ou de produits. Presque toutes les questions pratiques — combien d’eau fournir, quelle eau choisir, comment gérer l’humidité hivernale — deviennent plus claires lorsqu’on suit ce flux plutôt qu’un chiffre.

Le statut des connaissances est indiqué chaque fois qu’il importe pour la décision : lorsqu’une pratique courante ne repose que sur l’expérience, cela est dit ; lorsqu’une étude récente semble contredire un savoir établi, les deux résultats sont confrontés au lieu d’être opposés.

Les chapitres 1 à 3 traitent de la biologie : le bilan hydrique, la physiologie de l’abeille, la régulation collective et les fonctions de l’eau dans la colonie. Les chapitres 4 et 5 abordent les quantités et la direction inverse du flux, de la miellée au miel mûr. Les chapitres 6 et 7 examinent le choix des sources, les risques associés et la situation hivernale. Le chapitre 8 traduit l’ensemble en conduite au rucher.

Sept règles pratiques — l’essentiel en bref

  1. Anticiper : installer la source avant que les abeilles n’en adoptent une autre.

  2. Rapprocher : réduire le coût et le risque des vols de collecte.

  3. Sécuriser : supprimer les eaux profondes et les surfaces glissantes.

  4. Rester simple : utiliser une eau de provenance connue, sans formulation improvisée.

  5. Assurer la continuité : un abreuvoir régulièrement vide perd rapidement son intérêt.

  6. Observer avant d’interpréter : fréquentation, consommation et carence ne sont pas synonymes.

  7. Raisonner par saison : faciliter la collecte au printemps et en été, mais gérer en hiver les infiltrations, le condensat et l’accessibilité des réserves.

 

1. L’eau dans la colonie : un bilan, pas une réserve

 

Comprendre pourquoi l’eau doit être analysée comme un bilan dynamique d’entrées, de transferts et de sorties plutôt que comme une réserve ou une ration fixe.

Dire que l’eau constitue un bilan plutôt qu’une réserve est une simplification utile, mais elle ne doit pas être comprise littéralement. La colonie contient en permanence de l’eau : dans le corps des abeilles et du couvain, dans le nectar, le miel, les sirops, les aliments larvaires et, temporairement, dans le jabot de certaines ouvrières ou dans des cellules ouvertes. Elle ne constitue toutefois pas habituellement un stock spécialisé et durable comparable aux réserves de miel ou de pollen. Pour comprendre son rôle, il faut donc suivre ses entrées, ses transformations, sa répartition et ses sorties.

L’eau directement rapportée par les porteuses d’eau n’est qu’une partie de ce qui entre dans la colonie. Le nectar en contient généralement beaucoup, tout comme les sirops distribués par l’apiculteur. À ces apports extérieurs s’ajoute l’eau métabolique produite dans l’organisme lors de l’oxydation des nutriments. Cette dernière ne constitue pas une entrée depuis l’environnement : elle résulte d’une transformation interne de la matière déjà présente. La distinction est importante, car additionner sans précaution l’eau récoltée, l’eau contenue dans les aliments et l’eau métabolique conduirait à une représentation erronée des besoins de la colonie (Nicolson, 2009).

Une fois entrée ou produite, l’eau circule entre plusieurs compartiments. Elle peut être conservée dans le jabot, transmise à d’autres ouvrières, incorporée aux aliments destinés aux larves, intégrée aux tissus des abeilles et du couvain ou utilisée pour humidifier localement certaines zones du nid. Lors d’un stress thermique aigu, des ouvrières peuvent également conserver temporairement de l’eau dans leur jabot ou la déposer dans des cellules ouvertes. Il s’agit alors d’un tampon à court terme, mobilisé en fonction de la situation, et non d’une réserve permanente constituée à l’avance (Ostwald et al., 2016).

Les transferts sociaux rendent cette circulation difficile à observer directement. Une molécule d’eau rapportée à l’entrée peut successivement passer par plusieurs abeilles, entrer dans la composition d’un aliment larvaire, être incorporée par une larve ou être évaporée. Un marquage isotopique conduit sur une colonie confirme que l’eau collectée se retrouve en quelques heures dans les abeilles adultes, les aliments larvaires et les œufs. Cette méthode permet de suivre certains flux, mais elle ne fournit pas encore une cartographie complète de tous les échanges trophallactiques au sein de la colonie (Le Bivic et al., 2026).

Il faut également distinguer les mouvements d’eau de ses changements d’état. L’évaporation transforme de l’eau liquide en vapeur ; la condensation effectue le mouvement inverse. Ni l’une ni l’autre ne crée de l’eau supplémentaire. De même, l’humidité relative de l’air ne mesure pas une quantité d’eau stockée : elle dépend à la fois de la quantité de vapeur présente et de la température. Un réchauffement peut donc faire baisser l’humidité relative sans qu’aucune vapeur d’eau ne quitte la ruche. Inversement, une surface froide peut provoquer de la condensation dans une partie de la ruche alors que l’humidité relative moyenne paraît modérée. Température, humidité, condensation et quantité d’eau ne sont par conséquent pas des termes interchangeables.

L’eau quitte finalement le système de plusieurs façons : sous forme de vapeur lors de la respiration, de la thermorégulation ou de la maturation du miel ; par l’excrétion ; ou encore avec les abeilles et les produits qui sortent de la colonie. À l’échelle individuelle, les abeilles peuvent donc éliminer un excédent d’eau par évaporation et par excrétion. Cette régulation devient cependant plus contraignante lorsque les vols de propreté sont impossibles pendant une longue période hivernale. La physiologie d’une ouvrière et le bilan hydrique d’une colonie confinée ne doivent dès lors pas être confondus (Nicolson, 2009).

Une colonie peut simultanément rechercher et éliminer de l’eau

L’apparente contradiction est centrale. Une colonie peut envoyer des ouvrières récolter de l’eau pour alimenter le couvain ou refroidir le nid, tout en évacuant simultanément de grandes quantités d’eau apportées par le nectar. La transformation du nectar en miel exige en effet une concentration progressive des sucres et, par conséquent, l’élimination d’une partie importante de son eau. Chez les abeilles récoltant du nectar de macadamia, une étude de terrain a même montré qu’une fraction substantielle de cette eau pouvait être éliminée avant le retour à la colonie. L’ampleur du phénomène pour les autres ressources florales reste toutefois insuffisamment documentée (Nicolson et al., 2022).

La collecte et l’élimination d’eau ne sont donc pas deux réponses opposées à un état général de la ruche. Elles peuvent se dérouler au même moment, dans des lieux différents et pour des fonctions distinctes — tout en reposant, comme le montrera le chapitre 5, sur le même mécanisme physique. La colonie ne cherche pas à maximiser ou à minimiser uniformément sa teneur en eau : elle doit maintenir des conditions compatibles avec la physiologie des abeilles, l’élevage du couvain, la thermorégulation et la conservation des aliments.

Pourquoi il n’existe pas de besoin quotidien universel

Dans cette perspective, parler de « consommation d’eau » sans préciser ce qui est mesuré devient ambigu. La quantité prélevée à un abreuvoir ne représente que la collecte directe. Elle n’inclut ni l’eau contenue dans le nectar ou le nourrissement, ni l’eau métabolique, ni les transferts internes. Elle ne dit pas non plus quelle proportion sera incorporée aux organismes, utilisée pour le refroidissement ou rapidement évaporée.

Les études disponibles montrent que la collecte directe varie notamment avec la taille de la colonie, la quantité de couvain ouvert, la saison, la température et la sécheresse de l’air. Les valeurs mesurées dans une situation particulière fournissent donc des ordres de grandeur, non une norme applicable à toutes les colonies (Le Bivic, Alaux, Gay, et al., 2025). Une faible fréquentation de l’abreuvoir ne signifie pas nécessairement que la colonie manque d’eau : le nectar peut en fournir une part importante. À l’inverse, une activité intense des porteuses d’eau peut refléter une forte demande liée au couvain ou à la chaleur sans indiquer un trouble.

La question pertinente n’est ainsi pas seulement « combien d’eau une colonie consomme-t-elle ? », mais plutôt : d’où vient l’eau, entre quels compartiments circule-t-elle, à quelles fonctions sert-elle et comment quitte-t-elle la colonie ? Ce bilan dynamique constitue le fil directeur nécessaire pour comprendre aussi bien la physiologie de l’abeille que l’organisation collective, la thermorégulation, la maturation du miel et les décisions pratiques au rucher.

2. De l’abeille individuelle au circuit social de l’eau

 

Relier l’osmorégulation individuelle, le transport par le jabot et les rétroactions sociales qui ajustent la collecte d’eau à la demande de la colonie.

Chez l’abeille mellifère, la régulation de l’eau se joue simultanément à deux niveaux. Chaque ouvrière doit maintenir l’équilibre hydrique de son propre organisme, mais elle transporte et distribue également de l’eau pour d’autres abeilles, pour le couvain ou pour la thermorégulation. Une porteuse d’eau ne récolte donc pas nécessairement parce qu’elle est elle-même déshydratée. Son comportement répond avant tout à une demande collective, transmise par les interactions au sein de la colonie.

Maintenir l’équilibre hydrique de l’organisme

L’eau absorbée par une abeille peut provenir d’eau libre, de nectar, de miel dilué ou d’un autre aliment liquide. Elle n’entre toutefois pas immédiatement dans les tissus. Le jabot constitue un compartiment extensible dans lequel les liquides peuvent être transportés, conservés temporairement puis régurgités. Sa paroi relativement imperméable protège l’hémolymphe contre les variations osmotiques brutales qu’entraînerait l’absorption immédiate d’une charge importante de nectar dilué ou concentré. Une partie du contenu passe progressivement dans le système digestif pour répondre aux besoins métaboliques de l’abeille, tandis que le reste peut être transmis à d’autres ouvrières (Nicolson, 2009).

L’organisme doit ensuite maintenir dans des limites compatibles avec le fonctionnement cellulaire la concentration en eau, en ions et en autres substances dissoutes de l’hémolymphe. Cette fonction est appelée osmorégulation. Chez les insectes, elle repose notamment sur les tubes de Malpighi, qui sécrètent un liquide à partir de l’hémolymphe, ainsi que sur l’intestin postérieur et le rectum, qui peuvent en réabsorber une partie de l’eau et des ions. Ces principes sont bien établis pour les insectes. Chez Apis mellifera, l’anatomie des organes concernés est connue, mais les transporteurs moléculaires et les signaux neuroendocriniens qui règlent précisément leur activité restent beaucoup moins étudiés (Halberg & Denholm, 2024; Nicolson, 2009).

Une ancienne expérience suggère que cette régulation ne dépend pas uniquement de phénomènes passifs. Altmann (1956) avait observé des modifications de la prise d’eau après l’injection d’extraits provenant des corpora allata et des corpora cardiaca, deux organes endocrines des insectes. Ce résultat indique une possible commande hormonale, mais la méthode ne permettait ni d’identifier les molécules actives ni de reconstituer un mécanisme physiologique complet. Il s’agit donc d’un indice historique, non de la démonstration d’une voie neuroendocrine aujourd’hui établie chez l’abeille.

Une abeille peut éliminer un excès d’eau par excrétion et par évaporation. L’intestin postérieur permet en même temps de récupérer certains ions avant l’évacuation d’un liquide dilué. La production d’urine n’est donc pas simplement une perte incontrôlée : elle participe à l’ajustement conjoint de l’eau et des électrolytes. En hiver, cette possibilité est cependant contrainte par le comportement social et les conditions météorologiques. Les ouvrières saines évitent normalement de déféquer dans la ruche et peuvent retenir longtemps le contenu rectal lorsque les vols de propreté sont impossibles. La capacité physiologique d’excréter ne signifie donc pas que l’eau et les déchets puissent être évacués à tout moment (Nicolson, 2009).

Les expériences en cage montrent bien l’importance du contexte. Des ouvrières recevant une solution sucrée concentrée ont vécu plus longtemps lorsqu’elles disposaient également d’eau séparée, qu’il s’agisse d’eau du robinet, d’eau déionisée ou d’une solution saline. Ce résultat démontre que la mise à disposition d’eau constitue un paramètre important dans les essais en cage. Il ne prouve toutefois pas qu’un apport supplémentaire analogue prolongerait la vie des ouvrières dans une colonie intacte, où l’eau circule par les aliments, la trophallaxie et le comportement des porteuses d’eau (Nearman & vanEngelsdorp, 2022).

Le vol met l’équilibre hydrique à l’épreuve

Le vol produit beaucoup de chaleur et modifie simultanément les gains et les pertes d’eau. L’oxydation des nutriments génère de l’eau métabolique, mais la respiration et surtout le refroidissement par évaporation peuvent en éliminer davantage. Le bilan dépend ainsi de la température, de la sécheresse de l’air, de l’intensité du vol et de la charge transportée. Il est incorrect de supposer que l’eau métabolique compense automatiquement les pertes d’une abeille en vol.

Dans une expérience sur moulin de vol, des butineuses chargées de nectar et exposées à 40 °C ont réduit leur fréquence de battement des ailes et leur production métabolique de chaleur, tout en renforçant le refroidissement par évaporation. Les auteurs en déduisent que, dans un air chaud et sec, la déshydratation pourrait limiter l’activité de butinage avant même que la température maximale tolérable ne soit atteinte. L’expérience concernait cependant des abeilles chargées de nectar dans un dispositif de laboratoire, non des porteuses d’eau en vol libre. Le mécanisme est convaincant, mais son importance quantitative au rucher reste à déterminer (Glass et al., 2024).

D’autres travaux ont soumis des abeilles à une dessiccation contrôlée afin de déterminer la perte d’eau qu’elles peuvent supporter. Ces mesures montrent que la marge hydrique individuelle est quantifiable en laboratoire et qu’elle varie entre espèces d’abeilles. Elles ne fournissent pourtant aucun seuil permettant de diagnostiquer l’état hydrique d’une colonie : l’âge, l’activité, l’acclimatation, l’origine génétique et le protocole expérimental modifient tous la tolérance observée (Burdine & McCluney, 2019).

Le retour au nid apporte un double avantage. L’atmosphère généralement plus humide de la colonie réduit les pertes par évaporation, tandis que l’eau ou le nectar transporté dans le jabot peut être déchargé. Le nid fonctionne ainsi comme un refuge hydrique et thermique pour les butineuses, sans supprimer pour autant la nécessité d’une régulation physiologique individuelle (Nicolson, 2009).

Un résultat récent nuance l’idée intuitive selon laquelle un régime liquide imposerait à l’abeille un renouvellement d’eau exceptionnellement rapide. En suivant l’élimination d’eau deutérée, Le Bivic et al. (2026) ont estimé la demi-vie de l’eau dans la tête d’une ouvrière à environ trois jours, soit un taux de renouvellement de l’ordre de 0,92 % par heure. Cette valeur se situe dans la fourchette intermédiaire des arthropodes terrestres et reste nettement inférieure à celle des moustiques, autres consommateurs de liquides. Extrapolé à l’abeille entière, le renouvellement correspondrait à environ 12 µl par jour, c’est-à-dire une fraction seulement de l’eau ingérée quotidiennement.

Les auteurs, qui attendaient l’inverse, avancent deux explications : les abeilles éliminent une partie de l’eau excédentaire en concentrant le nectar avant de l’avaler, et leurs colonies expérimentales étaient nourries au candi et au miel, donc pauvres en eau. Le résultat provient d’une seule colonie et l’extrapolation de la tête au corps entier repose sur un modèle ; il indique néanmoins qu’un régime liquide n’implique pas mécaniquement une fuite d’eau permanente.

Percevoir l’humidité ne signifie pas localiser une source

Les antennes des abeilles portent des récepteurs spécialisés sensibles à l’humidité et à la sécheresse. Ces hygrorécepteurs peuvent renseigner l’abeille sur le niveau d’humidité ainsi que sur la direction et la rapidité de ses variations. Ils contribuent vraisemblablement à l’évaluation du microclimat rencontré par l’ouvrière, aussi bien dans le nid qu’à l’extérieur (Tichy & Kallina, 2014; Yokohari et al., 1982).

Cette capacité sensorielle ne démontre cependant pas qu’une abeille puisse repérer à distance une mare, une fontaine ou un abreuvoir grâce à un « gradient d’humidité ». Dans un environnement ouvert, les mouvements d’air dispersent rapidement la vapeur d’eau et produisent des signaux instables. Aucune des études disponibles ne montre que les hygrorécepteurs permettent de localiser une source naturelle à une distance significative. L’odeur, la température de surface, l’apprentissage du site, la fidélité à une source déjà connue et les informations transmises par d’autres ouvrières constituent des explications plus plausibles ou complémentaires.

Une régulation collective sans centre de commande

La colonie ne dispose ni d’un organe mesurant son volume total d’eau ni d’une ouvrière dirigeant l’ensemble des collectes. La régulation émerge de décisions individuelles fondées sur des signaux locaux. Une porteuse d’eau qui revient au nid cherche des ouvrières disposées à recevoir sa charge. Lorsque la demande est forte, elle trouve rapidement des receveuses, se décharge et repart. Lorsque l’eau est moins nécessaire, elle attend plus longtemps, rencontre davantage de refus et finit par ralentir ou interrompre ses voyages. La durée du déchargement lui fournit ainsi une information indirecte sur la demande de la colonie, sans qu’elle ait à inspecter le couvain ou à mesurer la température de l’ensemble du nid (Kühnholz & Seeley, 1997).

Ce mécanisme de rétroaction permet d’adapter rapidement l’effort collectif. Lors d’un échauffement expérimental, des ouvrières jusque-là inactives ont commencé à récolter de l’eau, tandis que les porteuses déjà actives augmentaient leur contribution. La réponse ne dépend donc pas uniquement d’un groupe permanent de spécialistes. L’expression « porteuse d’eau » désigne une fonction exercée dans une situation donnée, non une caste anatomique distincte et immuable (Ostwald et al., 2016).

Après son arrivée, l’eau peut être transmise par trophallaxie à une ou plusieurs ouvrières. Elle devient alors disponible pour les nourrices, la dilution des aliments, l’humidification locale ou le refroidissement par évaporation. Le suivi au deutérium confirme que l’eau récoltée se retrouve en quelques heures dans les abeilles adultes, les aliments larvaires et les œufs. Cette méthode met en évidence la circulation entre compartiments, mais elle ne permet pas encore de cartographier toutes les interactions trophallactiques ni d’attribuer chaque transfert à une catégorie précise d’ouvrières (Le Bivic et al., 2026).

En période de chaleur aiguë, une partie de l’eau peut également être conservée pendant un temps limité dans le jabot d’ouvrières présentes dans le nid ou déposée dans des cellules ouvertes. Ce tampon permet de répondre rapidement à une demande qui varie plus vite que les allers-retours des porteuses. L’observation repose toutefois sur deux colonies placées dans une situation expérimentale de stress thermique. Elle démontre la possibilité d’un stockage temporaire, mais ne permet pas d’en fixer la durée ou l’importance habituelle dans les colonies de plein champ. Il ne s’agit en aucun cas d’une réserve durable comparable au miel ou au pollen (Ostwald et al., 2016).

L’eau doit rester accessible

Le transport de l’eau présente une contrainte particulière. Avant de partir, les porteuses consomment dans la colonie les sucres nécessaires au vol aller. Elles atteignent ensuite la source et reviennent avec une charge constituée principalement d’eau, qui leur fournit beaucoup moins d’énergie qu’une charge de nectar. Leur rayon d’action est donc plus directement limité par les réserves emportées au départ. Des vols atteignant environ deux kilomètres ont néanmoins été observés en environnement désertique, ce qui interdit de transformer ce mécanisme en distance maximale universelle (Visscher et al., 1996).

La température modifie également le coût de la collecte. Chez des porteuses d’eau observées entre 12 et 40 °C, la dépense énergétique pendant le séjour à la source était particulièrement élevée par temps froid, lorsque les abeilles devaient produire davantage de chaleur pour maintenir leur capacité de vol. L’étude ne mesurait toutefois ni les trajets ni le déchargement dans le nid. Elle ne permet donc pas de calculer le coût complet d’une source éloignée, mais elle montre pourquoi des trajets courts peuvent être particulièrement importants au début du printemps (Kovac et al., 2018).

La proximité d’une source fiable réduit par conséquent un coût biologique réel, sans qu’il existe une distance critique valable pour tous les ruchers. Le relief, le vent, la température, la présence de nectar, la force de la colonie et la connaissance préalable du site modifient tous l’effort nécessaire. La fréquentation d’un abreuvoir doit de même être interprétée comme le résultat de cette régulation collective, non comme une mesure directe du degré de « soif » de chaque abeille ou d’un déficit hydrique global.

Le passage de l’abeille individuelle au circuit social repose ainsi sur une succession de régulations locales : maintien de l’hémolymphe, transport dans le jabot, perception du milieu, recherche d’une source, acceptation par les receveuses, trophallaxie, utilisation ou stockage temporaire. C’est leur coordination qui produit l’homéostasie hydrique de la colonie. Celle-ci n’est pas commandée depuis un centre ; elle émerge des réponses de milliers d’ouvrières à leur propre état et aux interactions qu’elles rencontrent.

3. À quoi sert l’eau dans la colonie ?

 

Distinguer les quatre fonctions majeures de l’eau : nourriture larvaire, microclimat du couvain, refroidissement par évaporation et mobilisation des aliments concentrés.

L’eau n’est pas seulement une ressource que les abeilles boivent ou utilisent lors des fortes chaleurs. Elle constitue le milieu dans lequel se déroulent les réactions métaboliques, circule l’hémolymphe et fonctionnent les sécrétions glandulaires. À l’échelle de la colonie, elle remplit surtout quatre fonctions directement visibles : elle entre dans la composition de la nourriture larvaire, contribue au microclimat du couvain, permet le refroidissement par évaporation et facilite l’utilisation d’aliments très concentrés ou cristallisés. Ces fonctions se chevauchent, mais elles ne doivent pas être confondues.

Une composante essentielle de la nourriture larvaire

Les jeunes larves ne vont pas boire et ne reçoivent pas directement de l’eau libre. Elles sont nourries progressivement par les nourrices avec des sécrétions glandulaires riches en eau, en protéines, en sucres et en autres substances biologiquement actives. Nicolson (2009) indique une teneur en eau d’environ 67 % pour la gelée royale. Cette valeur illustre l’importance de l’eau dans une sécrétion nourricière, mais elle ne doit pas être appliquée indistinctement à toute la gelée nourricière. Sa composition varie notamment selon l’âge et la caste de la larve ainsi que la phase de son développement.

L’eau joue ici plusieurs rôles simultanés. Elle sert de solvant aux nutriments, donne à la nourriture une consistance permettant son ingestion et participe au transport des substances produites par les glandes des nourrices. Une larve peut donc dépendre indirectement de l’eau collectée à l’extérieur, même si aucune porteuse d’eau ne la nourrit directement. Entre la source et la larve, l’eau peut passer par le jabot de plusieurs ouvrières, la trophallaxie, l’hémolymphe et les glandes nourricières.

Le marquage au deutérium confirme cette circulation et en montre la rapidité. De l’eau marquée mise à disposition à l’abreuvoir a été retrouvée dans les abeilles adultes, la gelée nourricière et les œufs. Des observations préliminaires ont même détecté un enrichissement de la gelée larvaire quatre heures après la mise à disposition de l’eau marquée. Les auteurs estiment par ailleurs la teneur en eau à environ 5,0 µl par larve pour la gelée et 0,23 µl par œuf (Le Bivic et al., 2026).

Le chemin entre l’abreuvoir et la larve est donc court en durée, même s’il est long en nombre d’intermédiaires. L’expérience ne permet cependant pas d’attribuer une molécule donnée à une voie trophallactique précise, ni de déterminer quelle proportion de la nourriture larvaire provient de l’eau libre plutôt que du nectar ou d’autres aliments. Elle reposait en outre sur une seule colonie.

La relation entre couvain ouvert et collecte d’eau apparaît également à l’échelle de la colonie. Dans une étude menée sur 24 colonies placées en tunnels semi-naturels, la quantité de couvain ouvert faisait partie des variables expliquant la quantité d’eau prélevée, surtout en dehors des températures les plus élevées. Le dispositif excluait les apports extérieurs de nectar, ce qui facilitait la mesure de l’eau collectée, mais limitait la comparaison avec une colonie en libre vol. Le résultat soutient néanmoins le mécanisme biologique : plus il y a de jeunes larves à nourrir, plus les besoins associés à la production de gelée nourricière peuvent être importants (Le Bivic, Alaux, Gay, et al., 2025).

Il faut cependant éviter d’en déduire une relation mécanique du type « une surface donnée de couvain exige un volume déterminé d’eau ». Une partie de l’eau peut provenir du nectar ou du nourrissement, et les besoins varient avec l’âge du couvain, le régime des nourrices, la température et l’humidité ambiante. La quantité récoltée à une source ne mesure donc pas directement la quantité incorporée à la nourriture larvaire.

Des conditions hydriques adaptées aux œufs et au couvain

L’eau intervient aussi sous forme de vapeur dans l’environnement immédiat des œufs et des larves. Les œufs sont sensibles à la dessiccation, et le fonctionnement des jeunes larves dépend d’un microclimat compatible avec leur équilibre hydrique. Cela ne signifie toutefois pas que toute la ruche doive être maintenue à une humidité relative unique.

Dans des expériences d’incubation sans abeilles, Doull (1976) a obtenu les meilleurs taux d’éclosion des œufs à une humidité relative très élevée, de l’ordre de 90 à 95 %. Ce résultat démontre que l’humidité peut influencer directement l’éclosion. Il ne fixe pas pour autant un objectif applicable à l’ensemble du nid à couvain. Un œuf isolé dans un incubateur ne bénéficie ni de la présence des ouvrières, ni de la nourriture larvaire après l’éclosion, ni des propriétés tampon des rayons.

Les autres études ont examiné des niveaux biologiques différents. De jeunes ouvrières maintenues sans couvain n’ont montré qu’une faible préférence pour une atmosphère avoisinant 75 % d’humidité relative. Dans des colonies intactes, les valeurs moyennes mesurées au nid à couvain étaient souvent inférieures à celles qui avaient favorisé l’éclosion en incubateur, et leur régulation paraissait moins stricte que celle de la température. Ces observations ne sont pas contradictoires : la mesure de l’air entre les rayons ne décrit pas nécessairement les conditions régnant à la surface d’un œuf ou au fond d’une cellule (Ellis et al., 2008; Human et al., 2006).

Le rayon lui-même participe à cette hétérogénéité. Des rayons à couvain anciens, contenant les cocons laissés par les générations précédentes, peuvent absorber davantage d’eau à forte humidité et la restituer lorsque l’air s’assèche. Ils constituent ainsi un tampon hydrique passif plus important que des rayons neufs. L’expérience établit cette propriété physique, mais pas encore un avantage causal des vieux rayons pour le succès du couvain dans les colonies de terrain. Elle ne justifie donc pas de conserver indéfiniment des rayons anciens au nom de l’humidité, au détriment des objectifs d’hygiène et de renouvellement des cires (Ellis et al., 2010).

Les ouvrières contribuent également à la régulation locale. Des différences ont été mesurées entre le microclimat du couvain d’ouvrières et celui du couvain de mâles, avec des indices d’une intervention active des abeilles. Il n’existe donc pas nécessairement une condition hydrique uniforme pour toutes les cellules ou toutes les zones du nid (Li et al., 2016).

Ces résultats invalident la recherche d’un chiffre simple. Une valeur telle que 70 % d’humidité relative pour l’ensemble du nid à couvain n’est pas établie scientifiquement comme norme biologique. Elle mélange des mesures effectuées dans des incubateurs, des groupes d’ouvrières, des rayons et des colonies entières. Elle néglige aussi le fait que l’humidité relative dépend de la température : le même air peut présenter une humidité relative plus faible lorsqu’il est réchauffé, sans avoir perdu de vapeur d’eau.

La conclusion la mieux étayée est donc plus nuancée : les œufs et les jeunes larves ont besoin d’un microclimat hydrique approprié, mais celui-ci est spatialement hétérogène et résulte de l’interaction entre température, vapeur d’eau, structure des rayons et activité des ouvrières. Les connaissances actuelles ne permettent pas de définir un réglage hygrométrique universel pour la ruche.

Refroidir par évaporation

L’eau devient particulièrement visible lors des fortes chaleurs. Les ouvrières peuvent la distribuer à d’autres abeilles, la conserver temporairement dans leur jabot ou en déposer de petites quantités dans des cellules ouvertes. En augmentant la surface exposée à l’air, elles favorisent son évaporation. Les mouvements d’ailes contribuent ensuite à renouveler l’air au contact de l’eau et à évacuer la vapeur produite (Ostwald et al., 2016; Stabentheiner et al., 2021).

Le refroidissement ne provient pas de la simple présence d’eau liquide. Pour passer de l’état liquide à l’état de vapeur, l’eau absorbe de l’énergie thermique. Cette chaleur latente est prélevée dans l’environnement immédiat et abaisse ainsi localement la température. Le mécanisme est particulièrement utile autour du couvain, dont la température est habituellement maintenue dans une plage étroite, approximativement entre 34 et 36 °C (Stabentheiner et al., 2021).

Son efficacité dépend cependant de l’état de l’air. Dans un air sec, l’évaporation peut être rapide. Lorsque l’air est déjà très humide, le gradient qui permet à la vapeur de quitter la surface diminue, et l’évaporation devient moins efficace. Une forte humidité n’est donc pas automatiquement protectrice pendant une chaleur intense. Des essais de survie en laboratoire réalisés avec Apis mellifera et Apis cerana montrent d’ailleurs que l’interaction entre température et humidité n’est pas linéaire et que « plus humide » ne signifie pas systématiquement « plus favorable » (Li et al., 2019).

La ventilation seule ne crée pas de froid. Elle facilite les échanges de chaleur et de vapeur avec l’extérieur. Elle peut accélérer le refroidissement lorsque l’air entrant est plus frais ou plus sec, mais elle devient moins efficace si l’air extérieur est lui-même très chaud et humide. Le résultat dépend donc de la température, de la sécheresse de l’air, de la disponibilité de l’eau, de la géométrie de la ruche et de la durée de l’épisode chaud.

Une étude récente conduite en Arizona sur quinze colonies a sensiblement modifié ce tableau. Les ruches ont été enfermées dans une enceinte portée à environ 50 °C jusqu’à ce que le centre du couvain atteigne 38 °C, soit une durée médiane de quatre heures et demie. Les auteurs ont mesuré simultanément les échanges gazeux de la colonie entière — oxygène, dioxyde de carbone et vapeur d’eau —, ce qui n’avait jamais été réalisé sur des ruches complètes et fonctionnelles (Harrison et al., 2026).

Le résultat contredit un paradigme largement répandu. À l’échelle de l’ensemble de la ruche, l’absorption passive de chaleur par le miel et la cire représentait environ 76 % du tampon thermique estimé, et l’absorption par les corps des abeilles environ 14 %. Ces proportions reposent en partie sur des mesures directes — échanges gazeux, températures — et en partie sur des estimations de masse et de chaleur spécifique. La réduction de la production métabolique de chaleur comptait pour environ 7 %, et l’augmentation de l’évaporation pour 3 % seulement. Autrement dit, la baisse du métabolisme collectif a davantage contribué à la stabilité thermique globale que le surcroît de refroidissement par évaporation.

Trois précisions s’imposent avant d’en tirer une conclusion pratique.

Premièrement, les auteurs soulignent eux-mêmes que ces proportions concernent la stabilité thermique de l’ensemble du nid, et non la régulation du couvain. Ils calculent un indice de stabilité thermique, défini comme 1 moins le rapport entre la variation de température d’une zone et celle de l’enceinte : cet indice atteignait 0,88 au centre du couvain, 0,82 à sa bordure et 0,47 seulement à la périphérie de la ruche. La zone de couvain est donc nettement mieux contrôlée que le reste de la ruche, et cette régulation locale doit reposer sur des mécanismes comportementaux ciblés, dont l’évaporation. L’eau n’est pas devenue secondaire pour le couvain ; elle a changé de rôle dans l’analyse.

Deuxièmement, le stockage passif est par nature transitoire. Le miel et la cire n’absorbent de la chaleur que tant qu’ils sont plus froids que leur environnement, et ce tampon doit se décharger la nuit pour être de nouveau disponible le lendemain. Les auteurs observent qu’en été la périphérie d’une ruche non manipulée oscille de plus de 5 °C par jour dans le corps inférieur et de plus de 9 °C dans la hausse, précisément parce que les abeilles thermorégulent étroitement le couvain mais non la périphérie pendant la nuit.

Troisièmement, cette inertie a un revers directement pertinent pour la conduite au rucher. Un miel périphérique réchauffé au-delà de 38 °C continue de restituer de la chaleur après le coucher du soleil, au moment précis où les abeilles ne peuvent plus récolter d’eau. Les auteurs y voient une explication possible du fait que le phénomène de barbe est souvent le plus marqué la nuit, alors même que l’air est plus frais. La contrainte hydrique d’une canicule ne s’arrête donc pas au crépuscule.

Les limites de l’expérience doivent être rappelées. Elle portait sur quinze colonies d’Apis mellifera ligustica en climat désertique, sous une enceinte qui réduisait les échanges convectifs mais protégeait aussi du rayonnement solaire ; l’air entrant par le trou de vol restait à 35–40 °C et non à 50 °C. Les auteurs précisent explicitement que leur travail ne constitue pas un bilan thermique formel et que plusieurs paramètres reposent sur des estimations. Les proportions mesurées décrivent un épisode transitoire dans des conditions particulières ; elles ne peuvent pas être transposées telles quelles à une canicule suisse.

Un second travail de la même équipe est plus directement pertinent pour nos latitudes. Chen et al. (2026) observent que des canicules dont le maximum dépasse 40 °C suffisent déjà à maintenir la température du couvain hors de sa plage optimale pendant plusieurs heures par jour, ce qui s’accompagne de populations d’ouvrières plus faibles. Il s’agit d’observations corrélatives en climat désertique, non de la démonstration d’un seuil universel à 40 °C.

De telles valeurs restent exceptionnelles en Suisse. Le maximum officiel est de 41,5 °C, mesuré le 11 août 2003 à Grono, dans le Misox — mais à un emplacement de mesure situé sur un versant sud abrité du vent ; ramenée aux conditions actuelles en fond de vallée, la valeur correspondrait à 40,5 °C (MétéoSuisse, s. d.). Cela indique un ordre de grandeur atteignable lors d’épisodes extrêmes, non une situation courante, et cela ne permet pas de transposer quantitativement aux colonies suisses les effets mesurés en Arizona.

La conclusion correcte n’est donc pas que le refroidissement par évaporation serait sans importance. C’est que la stabilité thermique d’une colonie repose sur au moins trois mécanismes distincts : le tampon passif de la masse du nid, la réduction de la production de chaleur et l’évaporation ciblée. Leur importance relative dépend de l’échelle considérée — le nid entier ou le couvain — et surtout de la durée de l’épisode chaud. Des données acquises pendant quelques heures ne permettent pas de prévoir le comportement d’une colonie pendant plusieurs journées et nuits consécutives de forte chaleur.

Rendre accessibles des aliments très concentrés ou cristallisés

Le miel constitue une solution sucrée très concentrée. Sa faible teneur en eau contribue à sa conservation, mais impose aux abeilles un ajustement hydrique lors de son ingestion et de son utilisation. Selon la concentration de l’aliment et l’état physiologique de l’ouvrière, de l’eau peut être apportée par d’autres liquides, transférée entre abeilles ou prélevée dans l’organisme. Le jabot et le système digestif permettent ensuite de réguler progressivement le passage de l’eau et des sucres (Nicolson, 2009).

La question devient particulièrement importante lorsque les provisions sont fortement cristallisées. Les cristaux de sucre ne peuvent être utilisés sous cette forme qu’après avoir été remis en solution dans une phase liquide. Il est donc biologiquement plausible que du miel très cristallisé, du miel de mélézitose ou un candi ferme augmentent le besoin d’eau accessible. Cette interprétation est largement admise en pratique apicole, notamment lorsque les abeilles ne peuvent pas récolter librement de l’eau.

La solidité du raisonnement biologique ne doit toutefois pas masquer la faiblesse de la quantification. Les recherches vérifiées pour ce dossier ne permettent pas de déterminer combien d’eau supplémentaire une colonie utilise pour consommer un kilogramme de miel cristallisé ou de candi. Elles n’établissent pas non plus qu’un type particulier de nourrissement provoque systématiquement une carence hydrique dans une colonie intacte. Les conditions hivernales, la disponibilité de condensation, la possibilité de sortir, la température de la grappe et la structure du produit peuvent toutes modifier la situation.

L’eau n’a ainsi pas une fonction unique dans la colonie. Elle est à la fois un constituant de la gelée nourricière, un élément du microclimat du couvain, un agent de refroidissement et un moyen de rendre utilisables certains aliments concentrés. Ces fonctions expliquent pourquoi la présence de couvain ouvert, la chaleur et la nature des provisions peuvent accroître la collecte d’eau. Elles expliquent aussi pourquoi aucun signe isolé — fréquentation intense d’un abreuvoir, humidité élevée ou cristaux observés au trou de vol — ne suffit à diagnostiquer l’état hydrique d’une colonie.

Une question voisine dépasse le cadre de cet article. L’évaporation des traitements à l’acide formique obéit à la même physique : elle dépend de la température, de l’humidité et de la ventilation de la ruche. Les conséquences pratiques relèvent toutefois du produit, du dosage et de l’homologation, et sont traitées dans les articles consacrés à la lutte contre Varroa destructor.

4. Combien d’eau une colonie utilise-t-elle ?

 

Interpréter les volumes collectés comme des ordres de grandeur dépendant de la colonie, du couvain, de la météo et des apports de nectar.

Il n’existe pas de quantité d’eau quotidienne valable pour toutes les colonies. Selon la saison et la situation, la collecte directe peut rester faible ou atteindre plusieurs centaines de millilitres, voire dépasser un litre en une journée. Ces écarts ne traduisent pas une imprécision accessoire : ils sont la conséquence du fonctionnement même de la colonie. La quantité collectée dépend simultanément du nombre d’abeilles, du couvain, de la température, de la sécheresse de l’air, du rayonnement solaire et des autres liquides disponibles, en particulier du nectar.

Mesurer la collecte n’est pas mesurer le besoin total

Pour quantifier l’utilisation de l’eau, il faut d’abord préciser ce qui est mesuré. Un abreuvoir permet d’enregistrer la quantité d’eau libre prélevée à cette source, à condition de corriger l’évaporation, les fuites et les prélèvements par d’autres animaux. Il ne révèle toutefois pas la totalité de l’eau entrant dans la colonie. Le nectar et les sirops peuvent en apporter des volumes importants, auxquels s’ajoute l’eau métabolique produite dans l’organisme.

Une colonie qui récolte beaucoup de nectar peut donc fréquenter peu un abreuvoir tout en recevant une grande quantité d’eau. À l’inverse, pendant une interruption de miellée, l’activité des porteuses d’eau peut augmenter sans que les besoins biologiques aient nécessairement changé dans les mêmes proportions. L’eau libre remplace alors en partie celle qui n’arrive plus avec le nectar (Kühnholz & Seeley, 1997; Nicolson, 2009).

L’observation du nombre d’abeilles à une source pose une difficulté supplémentaire. Une même porteuse peut effectuer de nombreux voyages, tandis que la taille des charges et la durée des trajets varient. Compter les visites ne suffit donc pas à convertir directement la fréquentation en volume collecté. Réciproquement, le volume prélevé ne dit pas quelle fraction est consommée, incorporée à la nourriture larvaire, conservée temporairement ou évaporée.

Des centaines de millilitres, parfois plus d’un litre

Deux travaux distincts de la même équipe d’Avignon reviennent régulièrement dans ce chapitre et dans le suivant. Pour éviter toute confusion, ils seront désignés ici par leur objet : l’étude sur la collecte (Le Bivic, Alaux, Gay, et al., 2025), consacrée à l’influence de la météo et de la taille des colonies, et l’étude sur le choix de l’eau (Le Bivic, Alaux, Domalain, et al., 2025), consacrée aux préférences entre différentes eaux. Une troisième publication, plus récente, suit le devenir de l’eau à l’intérieur de la colonie au moyen d’un marquage isotopique (Le Bivic et al., 2026).

L’étude sur la collecte est le travail le plus directement quantitatif disponible. Elle a été menée à Avignon sur 24 colonies réparties en deux catégories de taille et observées au printemps, en été et en automne. Les colonies étaient placées temporairement dans des tunnels grillagés. Elles ne pouvaient donc pas accéder à d’autres points d’eau ni rapporter de nectar depuis l’extérieur. Un abreuvoir était disponible pour les abeilles et un second, inaccessible, permettait de corriger les pertes par évaporation. Ce dispositif offre une mesure beaucoup plus rigoureuse de la collecte directe que l’observation d’un abreuvoir en plein air, mais il représente une situation semi-contrôlée particulière (Le Bivic, Alaux, Gay, et al., 2025).

Dans les colonies classées comme grandes dans cette expérience, les moyennes journalières atteignaient approximativement 401 ml au printemps, 639 ml en été et 123 ml en automne. Dans les petites colonies, elles étaient respectivement d’environ 202, 320 et 102 ml. Le maximum observé a été de 1,39 litre en une journée estivale, avec une température moyenne proche de 30 °C. La colonie concernée comptait environ 16 000 abeilles adultes et 12 000 cellules de couvain occupées (Le Bivic, Alaux, Gay, et al., 2025).

Ces valeurs démontrent qu’une colonie peut collecter plus d’un litre d’eau libre lors d’une journée chaude. Elles ne permettent cependant pas d’affirmer qu’un litre constitue le besoin normal d’une colonie forte, ni son maximum biologique. La catégorie « grande colonie » était définie relativement au dispositif expérimental ; une colonie de production peut compter sensiblement plus de 16 000 adultes. Inversement, l’absence de nectar dans les tunnels augmentait probablement la part du bilan devant être couverte par l’eau libre.

Les moyennes saisonnières ne doivent pas non plus être transformées en calendrier. Le printemps présentait une collecte importante malgré des températures généralement inférieures à celles de l’été, vraisemblablement parce que l’élevage du couvain exigeait de l’eau alors qu’aucun nectar extérieur ne pouvait entrer. L’automne associait moins de couvain, des températures plus basses et des colonies en régression. La saison résume donc plusieurs mécanismes ; elle n’agit pas comme une cause indépendante.

La taille de la colonie ne suffit pas à prédire la demande

Dans l’étude d’Avignon, le nombre d’abeilles adultes était le facteur individuel le plus fortement associé à la collecte. Dans les modèles des auteurs, il représentait un peu plus de 40 % de la variation expliquée, aussi bien en dessous qu’au-dessus du seuil thermique identifié. Les grandes colonies collectaient en moyenne davantage que les petites (Le Bivic, Alaux, Gay, et al., 2025).

Cette relation est biologiquement cohérente, mais elle combine au moins deux mécanismes. Une colonie populeuse comporte davantage d’adultes à hydrater et généralement plus de couvain à nourrir. Elle dispose aussi d’une main-d’œuvre plus nombreuse pour récolter, recevoir, distribuer et évaporer l’eau. Les données ne permettent donc pas d’attribuer l’augmentation observée uniquement à une consommation supérieure ou uniquement à une capacité de collecte accrue.

La quantité de couvain non operculé apporte une information complémentaire. En dessous du seuil de forte chaleur, elle représentait environ 19 % supplémentaires de la variation modélisée. Ce résultat soutient l’importance de l’eau pour la production de gelée nourricière et le microclimat des œufs et des jeunes larves. Il ne fournit toutefois pas un coefficient universel exprimant un volume d’eau par cellule de couvain. La quantité réellement nécessaire dépend notamment de l’âge des larves, de la composition de leur nourriture, de l’humidité ambiante et de l’eau déjà apportée par d’autres aliments (Le Bivic, Alaux, Gay, et al., 2025).

Au-dessus du seuil thermique, l’influence relative du couvain devenait plus faible, tandis que la température maximale expliquait environ 23 % supplémentaires de la variation. La thermorégulation modifie donc l’échelle de la demande : l’eau ne sert plus seulement à la physiologie des abeilles et à l’élevage, mais aussi à compenser une charge thermique imposée à l’ensemble du nid.

La chaleur déclenche un changement d’échelle, pas un seuil universel

La relation entre température et collecte n’était pas linéaire. Les auteurs ont identifié une augmentation marquée au-dessus d’une température moyenne journalière de 22,3 °C ou d’une température maximale journalière de 31,5 °C. Ces deux valeurs décrivent le même changement statistique à partir de deux indicateurs météorologiques différents ; elles ne constituent pas deux seuils successifs (Le Bivic, Alaux, Gay, et al., 2025).

Leur interprétation biologique la plus plausible est l’intensification du refroidissement par évaporation. Elle concorde avec les expériences montrant que les colonies augmentent rapidement leur collecte lorsque le nid à couvain est échauffé artificiellement (Kühnholz & Seeley, 1997; Ostwald et al., 2016).

Il serait néanmoins incorrect d’en faire un point de déclenchement universel fixé à 31,5 °C. Il s’agit d’un point de rupture statistique calculé à partir de moyennes et de maxima journaliers mesurés dans un dispositif particulier. Les abeilles répondent aux conditions locales du nid, non à la température indiquée par une station météorologique. La température des rayons dépend aussi du rayonnement reçu par la ruche, de son exposition, de sa couleur, de son isolation, de la ventilation, du volume intérieur, de la force de la colonie et de la quantité de couvain.

Le rayonnement solaire et la sécheresse de l’air modifiaient effectivement la relation observée. Aux températures élevées, les volumes collectés augmentaient particulièrement lorsque le rayonnement était fort et l’humidité relative minimale basse (Le Bivic, Alaux, Gay, et al., 2025). Un air sec facilite l’évaporation, mais il accroît également les pertes hydriques potentielles. Une ruche exposée au soleil peut en outre recevoir une charge thermique supérieure à celle suggérée par la seule température de l’air.

Cette interaction est importante pour la Suisse. Une même température météorologique ne produit pas nécessairement la même contrainte dans une vallée sèche du Valais, sur un rucher urbain exposé au soleil ou dans un site ombragé du Plateau. Les seuils publiés indiquent un changement d’ordre de grandeur possible ; ils ne remplacent pas l’évaluation du microclimat propre au rucher.

Le nectar peut masquer une partie des besoins

La collecte d’eau libre dépend aussi des conditions de miellée. Le nectar contient fréquemment beaucoup plus d’eau que le miel mûr et peut couvrir une partie des besoins avant que son excédent ne soit éliminé. Une étude fondée sur l’analyse réfractométrique du contenu du jabot des butineuses a ainsi observé qu’en été, l’eau entrant dans les colonies provenait principalement du nectar, tandis qu’en automne la collecte d’eau libre prenait une place beaucoup plus importante (Reetz et al., 2012).

Cette étude ne quantifiait pas l’ensemble du bilan hydrique et reposait sur des seuils de concentration utilisés pour classer les butineuses en porteuses de nectar ou d’eau. Elle montre néanmoins pourquoi la fréquentation d’un abreuvoir peut varier indépendamment de la température et du couvain. Deux colonies comparables, installées sous le même climat, peuvent collecter des volumes d’eau libre très différents si l’une reçoit du nectar dilué et l’autre traverse une disette.

Le nourrissement produit un effet analogue. Un sirop dilué apporte directement de l’eau, tandis qu’un sirop très concentré, du miel cristallisé ou un candi en fournissent beaucoup moins. Le volume prélevé à l’abreuvoir ne peut donc être interprété sans connaître simultanément les apports alimentaires. Cette relation sera particulièrement importante pour comprendre la situation hivernale.

Toute l’eau supplémentaire ne sert pas immédiatement à refroidir

Une étude ultérieure de la même équipe a suivi le devenir de l’eau à l’intérieur de la colonie, et non plus seulement la quantité collectée. Les auteurs ont fourni pendant une semaine de l’eau deutérée à 5 %, puis de l’eau ordinaire pendant une semaine supplémentaire, en prélevant chaque jour des abeilles, de la gelée nourricière et des œufs. La part attribuée à la thermorégulation a ensuite été obtenue en soustrayant de la collecte totale les quantités estimées pour l’hydratation des abeilles et la production de gelée (Le Bivic et al., 2026).

Il faut souligner d’emblée que l’expérience portait sur une seule colonie, comptant en moyenne 22 300 abeilles adultes et 22 300 cellules de couvain, du 31 mai au 15 juin 2021 sous tunnel à Avignon. Les auteurs le rappellent explicitement dans leurs limites. Les valeurs qui suivent sont donc des ordres de grandeur issus d’un cas unique.

Cette colonie collectait en moyenne 897 ± 245 ml d’eau par jour. La consommation estimée était de 24,3 ± 5,1 µl par abeille et par jour ; une larve mobilisait environ 5,0 µl d’eau pour sa gelée et un œuf environ 0,23 µl. Sur cette base, une reine pondant 2000 œufs par jour en pleine saison mobiliserait à elle seule près de 460 µl d’eau, soit environ deux fois son propre poids.

L’effet de la température a pris la forme d’un basculement plutôt que d’une augmentation régulière. Jusqu’à 32 °C, les abeilles consommaient environ 80 % de l’eau collectée, 10 % servaient à la gelée nourricière et 10 % à la thermorégulation du couvain. Entre 32,5 et 37,5 °C, la quantité attribuée à la thermorégulation a été multipliée par huit, passant d’environ 66 ml à environ 530 ml par jour. Au-dessus de 37 °C, la répartition se stabilisait autour de la moitié pour la thermorégulation et de la moitié pour la consommation des abeilles, la part de la gelée tombant à 5 %.

Deux enseignements en découlent. D’abord, la quantité consommée par les adultes et celle utilisée pour la gelée ne diminuaient pas avec la chaleur : l’élevage ne s’interrompt pas, c’est la collecte totale qui augmente. Ensuite, cette augmentation n’était pas illimitée. Au-delà de 37 °C, la part attribuée à la thermorégulation cessait de croître, ce que les auteurs interprètent comme une limite possible — soit de l’effort de collecte, soit de la capacité d’évaporation, soit du recours à d’autres comportements comme la formation de barbes.

Le seuil de 32,5 °C converge avec celui de 31,5 °C identifié dans l’étude sur la collecte, ce qui renforce la plausibilité d’un changement de régime autour de cette plage de températures maximales journalières.

Trois réserves s’imposent néanmoins. Une seule colonie, d’abord. Ensuite, la part «thermorégulation» n’a pas été mesurée : c’est un résidu, obtenu par soustraction, et les apports d’eau par la nourriture ainsi que les pertes par excrétion et respiration ont été considérés comme négligeables. Enfin, la température maximale enregistrée était de 40,4 °C et les températures maximales journalières ne sont jamais descendues sous 30 °C ; les auteurs demandent eux-mêmes que l’expérience soit répétée au printemps et en automne. Ces chiffres ne définissent ni une capacité maximale universelle ni une température à laquelle les colonies de terrain échoueraient nécessairement.

Pourquoi aucun chiffre quotidien ne peut servir de norme

Les valeurs publiées permettent finalement de retenir un ordre de grandeur : selon les conditions, la collecte directe peut passer de faibles volumes à plusieurs centaines de millilitres et dépasser un litre par jour. Elles ne justifient cependant ni une norme journalière ni une estimation annuelle unique.

Pour établir un véritable bilan, il faudrait mesurer simultanément l’eau libre, le nectar, le nourrissement, les réserves liquides, l’eau métabolique, l’excrétion, l’évaporation et la condensation. Aucun essai de terrain n’a encore suivi de manière complète tous ces flux pendant une année entière dans des colonies représentatives de différents climats.

Les chiffres souvent cités dans la littérature apicole — quelques centaines de millilitres par jour, un litre lors d’une forte chaleur ou un certain nombre de litres par an — doivent donc être considérés comme des ordres de grandeur dépendant de leur méthode et de leur contexte. Le maximum de 1,39 litre mesuré par Le Bivic et ses collègues est solidement documenté pour une journée expérimentale ; il ne constitue ni une prescription à fournir quotidiennement, ni un plafond biologique.

La fréquentation d’un abreuvoir doit être interprétée de la même manière. Une activité élevée indique qu’une source répond à une demande collective, mais elle ne révèle pas à elle seule si cette demande provient du couvain, de la chaleur, d’une interruption de miellée ou de la nature des aliments. Une activité faible ne démontre pas davantage que la colonie dispose de réserves suffisantes : elle peut utiliser une autre source inconnue, recevoir beaucoup de nectar ou, au contraire, être empêchée de sortir.

La question utile pour l’apiculteur n’est donc pas de calculer une ration fixe, mais de vérifier qu’une quantité suffisante d’eau sûre reste accessible lorsque la demande augmente. Les données disponibles montrent que cette augmentation peut être rapide et dépasser un litre par colonie lors d’une journée chaude. Elles ne permettent pas de prédire ce volume à partir du calendrier ou de la seule température annoncée.

Une dernière précision s’impose. Aucune des études quantitatives citées dans cet article n’a été réalisée en Suisse. Les mesures proviennent d’Avignon, d’Arizona, du Québec, d’Estonie, d’Afrique du Sud, d’Espagne et du Portugal. Les mécanismes biologiques sont transposables ; les valeurs numériques ne le sont pas directement. L’altitude, l’exposition, le type de ruche, la sous-espèce et le régime des miellées suisses n’ont pas été testés, et il n’existe à notre connaissance aucun bilan hydrique publié pour des colonies suisses en vol libre. Les ordres de grandeur donnés dans ce chapitre doivent être lus dans cette perspective.

5. Le flux inverse : du nectar au miel

 

Suivre l’élimination de l’eau pendant la transformation du nectar en miel et comprendre ses interactions avec la chaleur, la ventilation et l’humidité du nid.

La colonie ne fait pas qu’absorber, distribuer et utiliser de l’eau. Pendant une miellée, elle doit simultanément en éliminer de grandes quantités. Le nectar est une solution souvent très aqueuse, adaptée au transport des sucres par la plante, mais impropre à une conservation prolongée. Pour le transformer en miel, les abeilles augmentent fortement sa concentration en sucres, modifient sa composition et réduisent son activité de l’eau. La maturation du miel constitue ainsi la direction opposée — mais complémentaire — de la collecte d’eau.

Cette coexistence n’est qu’apparemment contradictoire. L’eau apportée par les porteuses peut être nécessaire au couvain ou au refroidissement, tandis que l’eau contenue dans le nectar doit être évacuée : les deux flux concernent des lieux, des moments et des fonctions différents. Une colonie peut donc récolter activement de l’eau à proximité du couvain tout en produisant de la vapeur d’eau dans la zone de stockage du nectar.

Cette séparation n’est toutefois pas complète, et la dernière section de ce chapitre montre en quoi les deux processus se rejoignent physiquement.

Transformer une solution diluée en réserve stable

La concentration du nectar varie fortement entre les espèces végétales, les fleurs et les conditions environnementales. Nicolson et al. (2022) rappellent que les nectars récoltés contiennent souvent entre 20 et 60 % de sucres en masse, alors que le miel destiné au stockage en contient généralement plus de 80 %. Une grande partie de la masse initialement transportée doit donc quitter le système sous forme de vapeur d’eau.

La réduction de la teneur en eau remplit une fonction de conservation. À mesure que la concentration en sucres augmente, la quantité d’eau librement disponible pour les microorganismes diminue. Le miel devient ainsi beaucoup moins favorable au développement des levures et d’autres microorganismes. La maturation ne se réduit toutefois pas à cette évaporation. Des enzymes ajoutées pendant la récolte et le traitement modifient parallèlement certains sucres et participent aux propriétés chimiques du miel. Les transformations biochimiques et l’élimination de l’eau sont donc concomitantes, mais ne doivent pas être confondues.

La quantité à évaporer dépend avant tout de la concentration initiale. À masse de sucre égale, un nectar très dilué impose beaucoup plus de transport et d’évaporation qu’un nectar concentré. La valeur d’une source ne réside donc pas seulement dans la quantité de nectar disponible, mais également dans la quantité de sucre qu’elle fournit par unité de liquide et dans le coût nécessaire pour éliminer son eau.

La maturation commence avant le retour au nid

La représentation classique situe le début de la maturation après le retour de la butineuse : celle-ci transmettrait sa charge à une receveuse, puis l’eau serait éliminée dans le nid. Des travaux récents montrent que cette séquence n’est pas aussi nette.

Nicolson et al. (2022) ont comparé le nectar de quatre cultivars de macadamia avec le contenu du jabot de butineuses capturées sur les fleurs, puis avec celui d’abeilles interceptées à l’entrée de la ruche. Pour les quatre cultivars, le contenu du jabot était environ deux fois plus concentré en sucres que le nectar prélevé directement dans les fleurs ; selon le cultivar, 57 à 75 % de l’eau initiale avait déjà disparu pendant que les abeilles se trouvaient encore sur les fleurs. À l’entrée du nid, l’estimation globale de l’eau éliminée dépassait 80 %.

Les auteurs n’ont pas observé directement chaque abeille évaporer son nectar. L’interprétation repose sur la différence de concentration et sur le fait que la paroi du jabot limite fortement les échanges d’eau avec l’hémolymphe : les butineuses auraient régurgité une partie du liquide sur leurs pièces buccales, l’auraient exposé à l’air, puis ravalé. Un mécanisme analogue avait déjà été proposé chez des abeilles visitant des aloès au nectar dilué (Nicolson & Human, 2008).

Pour le bilan hydrique de la colonie, la conséquence est directe : une part importante de l’eau du nectar ne rentre jamais dans la ruche. Elle est évaporée dehors, dans un air où la vapeur se disperse librement, et ne charge donc ni l’atmosphère du nid ni le travail de ventilation des ouvrières.

Il serait toutefois prématuré de généraliser ces pourcentages aux autres miellées. L’étude concernait Apis mellifera scutellata, quatre cultivars de macadamia, un site sud-africain et une période de floraison déterminée. Des mesures anciennes effectuées à des nourrisseurs artificiels avaient au contraire trouvé peu de concentration, voire une légère dilution : une abeille qui prélève rapidement un grand volume à un nourrisseur ne dispose ni du même temps ni des mêmes conditions qu’une butineuse visitant successivement de nombreuses petites fleurs. La préconcentration est directement étayée pour les macadamias et les aloès étudiés ; sa fréquence et son ampleur dans les miellées européennes restent inconnues.

Une chaîne de traitement à l’intérieur de la colonie

À son retour, la butineuse transmet tout ou partie de sa charge par trophallaxie à une ou plusieurs receveuses. Le liquide peut alors être utilisé immédiatement, redistribué ou orienté vers le stockage. Les ouvrières exposent à plusieurs reprises une goutte entre leurs pièces buccales avant de la réingérer : la faible épaisseur du film et son rapport élevé entre surface et volume favorisent l’évaporation. Le nectar est ensuite déposé en petites quantités dans des cellules encore ouvertes, une cellule partiellement remplie offrant par unité de volume une surface d’échange plus importante qu’une cellule pleine.

La maturation ne se réduit cependant pas à un remplissage progressif. En suivant par tomographie le contenu de nombreuses cellules dans trois petites colonies en libre vol, Eyer et al. (2016) ont mis en évidence des dépôts transitoires, encore dilués et ultérieurement vidés, distincts des cellules qui reçoivent plus tard un liquide davantage concentré et deviennent les réserves définitives. Les mêmes travaux montrent que l’operculation n’attend pas un seuil hydrique exact : les cellules partiellement operculées étaient moins concentrées que les cellules entièrement fermées, la concentration se poursuivant donc pendant la construction de l’opercule.

Deux conséquences importent pour le bilan hydrique. D’une part, le miel en formation n’est pas une matrice homogène : des concentrations différentes coexistent au sein d’un même rayon, et une mesure isolée ne décrit pas l’ensemble de la hausse. D’autre part, l’eau retirée du nectar ne quitte pas la colonie en un point unique ni à un moment unique ; elle est libérée progressivement, en de nombreux endroits du nid et pendant plusieurs jours.

Le détail de ces mécanismes — déplacements entre cellules, critères de récolte, mesure au réfractomètre et normes de teneur en eau du miel — dépasse le cadre d’un article consacré à l’eau et fera l’objet d’un texte séparé. Un aspect doit néanmoins être retenu ici, parce qu’il concerne directement l’atmosphère du nid : le miel mûr n’est pas à l’abri de l’humidité qui l’entoure.

Évaporer ne suffit pas : la vapeur doit quitter la zone de stockage

Pour que l’eau continue à s’évaporer, la vapeur produite doit être éloignée de la surface du nectar. Si l’air environnant se rapproche de la saturation, le gradient de pression de vapeur diminue et l’évaporation ralentit. Les mouvements d’air renouvellent la couche d’air humide située au-dessus du liquide et peuvent transporter la vapeur vers d’autres parties du nid ou vers l’extérieur.

Les abeilles utilisent pour cela leur appareil de vol comme un ventilateur. En restant fixées au support, elles produisent avec leurs ailes un courant orienté le long de la surface. Plusieurs ouvrières placées dans le même axe peuvent prolonger ce flux et participer à un transport collectif de l’air. La cinématique des ailes diffère de celle du vol : la fréquence est plus faible, mais l’amplitude des battements est plus importante (Peters et al., 2017).

La ventilation ne doit cependant pas être imaginée comme un courant uniforme traversant toute la ruche. Les rayons, les passages entre les cadres, la répartition des abeilles, l’emplacement du nectar et la géométrie de l’entrée créent des circulations complexes. Les ouvrières peuvent déplacer de l’air à l’intérieur du nid sans que la totalité de ce flux soit immédiatement échangée avec l’extérieur. La circulation interne et le renouvellement de l’air de la ruche sont deux composantes liées, mais non identiques.

La chaleur intervient également. Un air plus chaud peut présenter une humidité relative plus faible pour une même quantité de vapeur et permet généralement une évaporation plus rapide lorsque le gradient de vapeur est maintenu. Mais chauffer l’air ne fait pas disparaître l’eau : celle-ci doit encore être transportée hors de la zone de maturation. Inversement, un courant d’air ne sèche efficacement le nectar que si l’air entrant peut encore absorber de la vapeur. La température, l’humidité absolue, le mouvement de l’air et la surface liquide exposée agissent donc ensemble.

Cette nécessité contribue vraisemblablement à une organisation spatiale du nid. Chez Apis mellifera scutellata, l’humidité absolue mesurée dans la zone de stockage du nectar était plus faible que dans le secteur du couvain, tout en restant supérieure à celle de l’air extérieur. Ces différences correspondent aux fonctions opposées des deux régions : limiter la dessiccation des œufs et des jeunes larves d’un côté, favoriser la concentration du nectar de l’autre (Human et al., 2006; Nicolson et al., 2022).

Il serait toutefois excessif d’en déduire que les abeilles maintiennent deux compartiments parfaitement séparés. Les mesures décrivent des gradients moyens dans quelques colonies et non des frontières étanches. Elles montrent surtout qu’une valeur unique d’humidité pour toute la ruche masque des microclimats fonctionnellement différents.

Une élimination d’eau qui coûte cher

La vaporisation de l’eau demande beaucoup d’énergie. Une partie peut provenir de la chaleur ambiante ou déjà présente dans le nid, mais les abeilles en produisent également en métabolisant des sucres, et le battement des ailes comme la manipulation du nectar ont eux aussi un coût.

Un modèle thermofluidique estime que, selon la concentration du nectar, la température extérieure, la distance de butinage et les propriétés thermiques du nid, une fraction importante de l’énergie sucrée rapportée est consommée pendant la récolte et la déshydratation (Mitchell, 2019). Cette estimation provient d’une modélisation et non de mesures métaboliques sur des colonies entières ; elle ne constitue pas un rendement universel de la production de miel. Le modèle met néanmoins en évidence une contrainte physique réelle : plus le nectar est dilué, plus le coût de sa transformation augmente.

C’est ce coût qui rend la préconcentration extérieure avantageuse. Dans l’étude sur les macadamias, l’économie calculée pour le traitement ultérieur du nectar était en moyenne environ 35 fois supérieure à l’économie de vol résultant de l’allègement de la charge (Nicolson et al., 2022). L’avantage principal de la préconcentration se situerait donc au niveau de la colonie, et non dans la seule réduction du poids transporté par la butineuse.

Deux flux opposés dans un même superorganisme

La transformation du nectar en miel montre pourquoi le bilan hydrique d’une colonie ne peut pas être réduit à une notion de consommation. Une partie de l’eau entrante sert aux abeilles, à la nourriture larvaire ou au refroidissement ; une autre arrive comme véhicule des sucres et doit être rapidement éliminée.

Cette élimination commence parfois dès la fleur, se poursuit pendant le vol, la trophallaxie et la manipulation par les receveuses, puis s’achève progressivement dans les cellules ouvertes et pendant leur operculation. L’ampleur de chaque étape demeure imparfaitement quantifiée : la préconcentration n’est documentée que pour quelques ressources florales, les déplacements entre cellules pour un petit nombre de colonies expérimentales, les coûts globaux surtout par modélisation. Le principe général est en revanche solidement établi : produire du miel exige d’extraire et d’évacuer une grande quantité d’eau.

La colonie peut donc être simultanément importatrice et exportatrice d’eau. Ce ne sont pas les volumes globaux qui paraissent contradictoires, mais leur observation sans distinguer les compartiments. Le couvain peut avoir besoin d’un microclimat humide alors que le nectar doit sécher quelques dizaines de centimètres plus loin. L’homéostasie collective consiste précisément à maintenir ces fonctions opposées dans un même nid.

Un même mécanisme physique, une même ressource limitée

Ces deux flux ne sont toutefois pas seulement parallèles. Ils reposent sur le même mécanisme physique et se disputent la même ressource.

D’une part, l’évaporation n’est jamais thermiquement neutre. Chaque gramme d’eau qui passe à l’état de vapeur prélève de la chaleur latente dans son environnement immédiat, que cette évaporation serve à concentrer des sucres ou à refroidir le couvain. Nicolson (2009) relève d’ailleurs que les abeilles emploient le même geste — étaler un film liquide sur les pièces buccales pour augmenter la surface d’échange — dans les deux situations. La déshydratation du nectar produit donc du froid, même lorsque ce n’est pas sa finalité.

D’autre part, l’évaporation dépend dans les deux cas de la capacité de l’air à recevoir encore de la vapeur. Une miellée abondante et diluée élève l’humidité du nid et réduit d’autant la marge disponible pour le refroidissement par évaporation. Un modèle thermofluidique établit ce lien entre la quantité et la dilution du nectar en cours de maturation d’une part, l’humidité du nid, sa conductance thermique et la taille de l’entrée d’autre part (Mitchell, 2019).

Il s’agit d’une modélisation, non d’une mesure : l’ampleur réelle de cette interaction dans une ruche en été n’a pas été quantifiée. À notre connaissance, aucune étude n’a comparé la collecte d’eau de colonies en miellée et hors miellée à chaleur comparable, alors qu’un tel essai serait réalisable au rucher. C’est l’une des lacunes les plus accessibles de ce domaine.

6. Quelle eau les abeilles choisissent-elles — et pourquoi ?

 

Distinguer ce qui attire les abeilles, ce dont elles ont besoin, ce qui leur profite et ce qui constitue une source sûre.

Les abeilles sont souvent observées sur des flaques, des gouttières, des bassins, des piscines ou des eaux chargées de matière organique, alors qu’une eau apparemment propre est disponible à proximité. Cette observation a nourri l’idée qu’elles préféreraient systématiquement l’eau « sale », salée ou chlorée.

La recherche ne confirme pas une règle aussi simple. Le terme « eau sale » regroupe des milieux chimiquement et biologiquement très différents : une solution contenant un seul sel, une eau odorante issue de matières végétales en décomposition, une piscine, une mare agricole ou un effluent d’élevage ne présentent ni les mêmes signaux sensoriels, ni les mêmes nutriments, ni les mêmes risques.

Pour comprendre le choix des abeilles, il faut donc séparer au moins quatre questions : qu’est-ce qui attire une porteuse d’eau, que cherche éventuellement la colonie, quelle source est apprise et revisitée, et cette eau est-elle réellement bénéfique et sûre ? Ces questions peuvent recevoir des réponses différentes.

Les sels peuvent attirer les abeilles, mais pas n’importe lesquels ni à n’importe quelle concentration

Les abeilles ont besoin de petites quantités de sodium, de potassium, de magnésium, de calcium et d’autres éléments minéraux. Le pollen et le nectar en apportent une partie, mais leur composition varie fortement. Il est donc biologiquement plausible que l’eau contribue à compléter certains apports minéraux.

Les premières expériences contrôlées de Butler (1940) ont montré que les abeilles préféraient certaines solutions diluées de chlorure de sodium ou de chlorure d’ammonium à l’eau distillée. Cette préférence disparaissait ou s’inversait lorsque la concentration augmentait. D’autres sels n’étaient pas préférés. Le résultat historique important n’est donc pas que « les abeilles aiment l’eau salée », mais qu’elles distinguent les solutions et répondent différemment selon l’ion et sa concentration.

Lau et Nieh (2016) ont précisé cette relation chez des porteuses d’eau immobilisées et soumises à un test d’extension du proboscis. Les réponses étaient les plus fréquentes pour des concentrations intermédiaires de NaCl et de MgCl₂, notamment autour de 1,5 % dans leur protocole. Le KCl et le phosphate étaient beaucoup moins attractifs et devenaient rapidement répulsifs lorsque leur concentration augmentait. Les solutions à 10 % provoquaient généralement peu de réponses.

Ces résultats démontrent une perception gustative différenciée. Ils ne déterminent toutefois pas la concentration qu’une colonie choisirait librement pendant plusieurs semaines. Le test mesure la réaction de contact d’une abeille immobilisée dont les antennes sont stimulées par une solution. Il ne reproduit ni la recherche d’une source, ni le vol, ni l’apprentissage, ni la concurrence entre plusieurs eaux, ni les conséquences d’une consommation répétée.

La variation entre individus était également importante : l’identité de l’abeille représentait environ 32 % de la variation des réponses dans l’étude de Lau et Nieh (2016). Une source fortement fréquentée peut donc refléter l’activité répétée d’un nombre limité de porteuses d’eau spécialisées, et non une préférence identique de toutes les butineuses ou de toute la colonie.

Une préférence peut changer avec la saison et l’alimentation

Les besoins minéraux ne sont probablement pas constants. Ils dépendent de la composition du pollen et du nectar disponibles, de l’élevage du couvain, de l’âge et de la fonction des abeilles ainsi que des réserves déjà présentes dans la colonie.

Dans des essais de choix réalisés en été et en automne, Bonoan et al. (2017) ont observé une préférence persistante pour le sodium. En revanche, les réponses au calcium, au magnésium et au potassium changeaient avec la saison : ces éléments étaient davantage recherchés en automne, lorsque le pollen était plus rare, mais plutôt évités en été. Cette concordance soutient l’hypothèse d’une recherche compensatoire, sans prouver que chaque choix reflète précisément une carence mesurée dans la colonie.

Les expériences de Cairns et al. (2021) ajoutent une autre difficulté. Les eaux naturelles contiennent des mélanges, et non des sels isolés. Dans un essai de laboratoire avec des groupes de vingt ouvrières, les abeilles ont préféré un mélange présentant notamment un rapport sodium–potassium élevé plutôt que les solutions simplement les plus concentrées. Les rapports entre éléments pourraient donc compter autant que leur concentration absolue. L’expérience était toutefois courte, réalisée hors colonie et avec des mélanges artificiels ; elle constitue une hypothèse mécanistique, non une recette de complémentation.

De Sousa et al. (2022) ont étudié la capacité de jeunes ouvrières à sélectionner leur consommation parmi huit micronutriments. Les abeilles ne régulaient efficacement leur prise que pour certains d’entre eux, notamment le sodium, le fer et le cuivre, et évitaient généralement les concentrations élevées. La régulation comportementale des minéraux existe donc, mais elle est imparfaite. Les abeilles ne peuvent pas être supposées choisir automatiquement la dose la plus favorable pour chaque élément.

Khan et al. (2021) ont également rapporté une préférence saisonnière : NaCl en été et KCl en hiver dans leurs conditions. L’étude ne comparait cependant qu’une concentration de 1,5 % pour chacun des trois sels et suivait les indicateurs de la colonie sur des périodes courtes. Les associations observées avec l’activité, la récolte de pollen ou le couvain ne suffisent pas à démontrer un bénéfice nutritionnel durable ni à recommander ces concentrations.

La conclusion la mieux étayée reste donc limitée : les réponses aux minéraux dépendent de l’ion, de la dose, de la saison, de l’alimentation et probablement de l’individu. Aucune concentration universellement optimale n’a été établie pour une colonie en conditions de terrain.

L’odeur peut compter autant que les minéraux

Les eaux naturelles ne sont pas seulement des solutions ioniques. Elles contiennent des molécules organiques, des microorganismes, des produits de décomposition et des substances volatiles perceptibles par l’odorat.

Butler (1940) avait déjà séparé plusieurs eaux naturelles en une fraction volatile obtenue par distillation et un résidu non volatil contenant les sels. Les distillats étaient fortement attractifs, alors que les résidus remis en solution l’étaient beaucoup moins. Lorsque les substances volatiles étaient adsorbées sur du charbon, l’attractivité diminuait. Ce résultat indique que certaines eaux chargées de matière organique peuvent attirer les abeilles par leur odeur sans que cette attraction révèle un besoin minéral.

Cela permet de comprendre pourquoi l’opposition entre eau « propre » et eau « sale » est trompeuse. Une eau peut être choisie parce qu’elle est odorante, facilement repérable ou déjà familière. Rien ne démontre alors que ses constituants organiques améliorent la nutrition ou la santé des abeilles.

L’effet de l’odeur reste néanmoins peu étudié depuis Butler. Les substances responsables n’ont pas été identifiées et leur action n’a pas été distinguée systématiquement de celle de la température, des sels, de l’apprentissage ou de la présence d’autres abeilles. L’ancien résultat établit l’existence d’un signal olfactif possible, pas une préférence générale pour la matière en décomposition.

Apprentissage, fidélité au site et amplification sociale

Une porteuse d’eau ne compare pas nécessairement chaque matin toutes les sources disponibles. Après avoir découvert et mémorisé un emplacement, elle peut y revenir. La fréquentation observée résulte alors de la qualité sensorielle de l’eau, mais aussi de la mémoire spatiale, de la proximité, de la facilité d’atterrissage et de l’expérience antérieure.

La présence d’autres abeilles et les signaux déposés à la source peuvent également renforcer sa fréquentation. Une différence initialement faible entre deux eaux peut ainsi être amplifiée : quelques abeilles choisissent une source, y retournent et facilitent son exploitation par d’autres. Les dénombrements effectués à l’abreuvoir ne constituent donc pas toujours des observations indépendantes.

Le Bivic, Alaux, Domalain et al. (2025) ont cherché à limiter l’apprentissage de la position en déplaçant régulièrement les abreuvoirs et en randomisant leur emplacement chaque matin. Ils ne pouvaient toutefois pas les nettoyer pendant les séries de comptage. Des odeurs ou des traces de phéromone de Nasonov pouvaient donc subsister. Les porteuses d’eau n’étaient pas marquées individuellement, de sorte que les visites répétées des mêmes abeilles ont pu amplifier la fréquentation de certaines eaux.

Ces limites ne rendent pas les résultats invalides. Elles montrent que ce que l’on appelle « préférence » est le produit d’un processus collectif et historique, pas uniquement d’une analyse chimique instantanée. Une source très fréquentée n’est pas nécessairement celle qui serait choisie lors d’un premier contact entre eaux inconnues.

Ce que montre réellement l’étude sur le choix de l’eau

Le Bivic et ses collègues ont comparé des eaux environnementales — eau de pluie, de piscine, d’étang et de flaques provenant d’exploitations ovines, équines ou bovines — avec de l’eau distillée. Ils ont ensuite testé deux eaux de fosse à lisier bovin selon douze taux de dilution allant de 0,1 à 100 %.

Les essais ont principalement été réalisés dans des tunnels grillagés à Avignon. Les colonies ne pouvaient accéder ni à d’autres points d’eau ni à du nectar extérieur, tandis que du pollen de châtaignier et du candi étaient disponibles. Les abreuvoirs étaient situés à environ dix mètres des ruches et les comptages avaient lieu toutes les quinze minutes.

Dans la comparaison des eaux environnementales, l’eau de pluie ne se distinguait pas statistiquement de l’eau distillée. En prenant l’eau distillée comme référence, le nombre modélisé de visites atteignait environ 58 % pour l’eau de piscine, 45 % pour l’eau d’étang, 24 % pour la flaque d’élevage ovin, mais seulement 3 % et 2 % pour les flaques d’élevage équin et bovin. L’eau de piscine et l’eau d’étang étaient néanmoins visitées au cours de plus de 85 % des périodes journalières d’observation. Elles n’étaient donc pas rejetées : un nombre plus faible d’abeilles les exploitait régulièrement.

Dans les essais avec le lisier, la fréquentation diminuait nettement lorsque sa proportion augmentait. Les solutions très diluées, notamment celle à 0,1 %, étaient encore bien utilisées, tandis que les concentrations élevées étaient peu fréquentées. La dernière semaine, réalisée en libre vol après apprentissage de la table, a produit une hiérarchie proche de celle observée sous tunnel. La corrélation entre les configurations semi-naturelle et libre atteignait ρ = 0,78, ce qui renforce spécifiquement le résultat concernant la dilution du lisier.

La température augmentait le nombre total de visites, mais ne transformait pas les eaux les plus chargées en sources préférées. Une forte demande ne faisait donc pas disparaître les différences de choix dans ce dispositif.

La portée de l’étude reste toutefois circonscrite. Seules deux colonies ont participé à chaque expérience et une seule provenance représentait chaque type d’eau environnementale. Les eaux avaient été conservées plusieurs semaines avant les tests. Les eaux de lisier n’ont pas pu être analysées chimiquement en raison de leur couleur et de leur turbidité. Les modèles prenaient en compte la date et les abreuvoirs, mais pas la colonie comme unité aléatoire indépendante.

Le résultat le plus solide n’est donc pas que les abeilles préfèrent toujours l’eau pure. Il est que, parmi les échantillons proposés simultanément, les eaux les moins minéralisées et les lisiers les plus dilués ont reçu le plus de visites, tandis que les eaux fortement associées aux effluents d’élevage en ont reçu très peu.

Pourquoi cette étude ne réfute pas les préférences pour le sel

Les eaux environnementales de Le Bivic, Alaux, Domalain et al. (2025) contenaient généralement entre 0 et 0,08 % de composés minéraux mesurés. Les exceptions principales étaient les concentrations de chlorure et de potassium de la flaque équine, proches respectivement de 0,17 et 0,16 %. Ces valeurs se situent très en dessous des concentrations de 1,5 % qui avaient suscité les plus nombreuses extensions du proboscis pour le NaCl et le MgCl₂ chez Lau et Nieh (2016).

Les deux recherches n’étudient en outre pas le même objet. Lau et Nieh appliquaient des solutions définies d’un seul sel sur les antennes d’abeilles immobilisées. Le Bivic et al. observaient le choix collectif entre des eaux complexes contenant simultanément des sels, des matières organiques, des odeurs et éventuellement d’autres substances non mesurées.

Les résultats peuvent donc coexister. Une abeille peut répondre favorablement à une concentration déterminée de NaCl dans un test de contact tout en préférant, dans une situation de choix collectif, une eau moins minéralisée à une flaque contenant plusieurs ions, des effluents et des composés organiques.

Un second élément renforce cette compatibilité. Les deux eaux pratiquement délaissées — les flaques d’élevage équin et bovin — n’étaient pas seulement les plus minéralisées : elles étaient dominées par le potassium et le chlorure, à des teneurs sans commune mesure avec celles de l’eau de pluie ou de l’eau d’étang. Or le potassium figure précisément parmi les ions que Lau et Nieh (2016) trouvaient peu attractifs et rapidement répulsifs lorsque leur concentration augmentait, et que Bonoan et al. (2017) ne voyaient recherchés qu’en automne. Cairns et al. (2021) proposent pour leur part que les rapports entre éléments comptent davantage que leur concentration absolue.

Le faible attrait de ces flaques n’est donc pas un résultat contraire à la littérature ancienne : c’est au contraire ce que celle-ci prédirait. L’étude sur le choix de l’eau affaiblit la généralisation selon laquelle les abeilles préféreraient toute eau « sale » ou fortement minéralisée. Elle ne réfute pas l’existence d’une attraction pour certains sels, et ce qu’elle met réellement en question n’est pas la sensibilité des abeilles aux minéraux, mais l’idée qu’une eau chargée en effluents constitue pour elles une source minérale recherchée.

Les abeilles sont-elles attirées par l’eau chlorée des piscines ?

Les observations sur les piscines sont réelles : des abeilles peuvent les fréquenter assidûment. Elles ne démontrent cependant pas que le chlore est l’agent attractif.

Dans l’étude de Le Bivic, Alaux, Domalain et al. (2025), l’eau de piscine était régulièrement visitée, mais moins intensément que l’eau distillée. L’analyse portait sur le chlorure, non sur le chlore libre, l’acide hypochloreux ou les chloramines responsables d’une partie des propriétés et des odeurs d’une piscine. L’échantillon avait par ailleurs été stocké avant l’expérience. Les composés chlorés réactifs et volatils n’ont donc pas été testés en tant que signaux.

Lau et Nieh (2016) ont trouvé des teneurs en sodium relativement élevées dans des eaux de piscine effectivement fréquentées en Californie. Ce constat montre que les abeilles peuvent tolérer et exploiter une eau de piscine ; il ne permet pas de distinguer un effet du sodium, de la température de l’eau, de sa visibilité, de l’accessibilité des bords, de l’apprentissage de l’emplacement ou d’une absence de meilleure solution.

L’affirmation correcte est donc limitée : l’eau de piscine peut être une source régulièrement exploitée. Les données disponibles ne démontrent ni une préférence générale pour le chlore, ni l’innocuité de toutes les eaux de piscine pour les abeilles.

Les abeilles recherchent-elles le lisier et les déjections animales ?

La littérature ne soutient pas une préférence générale pour les effluents d’élevage concentrés. Piscitelli (1959) n’a pas observé de collecte sur les solutions de lisier proposées dans son essai à choix multiples. Ricchiuti et al. (2019) ont placé des colonies près de réservoirs de lisier porcin contenant de l’oxytétracycline afin de vérifier un possible transfert vers le miel. Les abeilles n’ont pas récolté cette eau, même pendant les journées les plus chaudes ; elles utilisaient plutôt des flaques voisines.

Le Bivic, Alaux, Domalain et al. (2025) aboutissent à une conclusion compatible : les eaux de flaques équines et bovines ainsi que les concentrations élevées de lisier ont été très peu visitées. Les solutions extrêmement diluées pouvaient en revanche être exploitées.

Il faut ainsi distinguer trois situations : du lisier concentré, une flaque contenant une proportion indéterminée d’effluent et une eau naturelle simplement riche en odeurs ou en matière organique. Observer des abeilles dans une flaque d’exploitation agricole ne prouve pas qu’elles recherchent les déjections ni qu’elles bénéficient de leur ingestion.

Une faible fréquentation ne signifie pas davantage un risque nul. Une source peu attractive peut être utilisée par quelques spécialistes ou devenir plus importante lorsque les alternatives disparaissent. Les effluents peuvent contenir des sels, des résidus de médicaments vétérinaires et des microorganismes. Leur composition est trop variable pour être déduite de leur apparence ou de leur origine.

Attractivité, besoin, bénéfice et sécurité sont quatre questions différentes

Une eau attractive déclenche ou maintient un comportement de collecte. Cela ne prouve pas que la colonie souffrait d’une carence correspondant à ses constituants.

Un besoin suppose qu’un nutriment ou une fonction physiologique soit insuffisamment couvert. Pour le démontrer, il faudrait mesurer l’état nutritionnel de la colonie et montrer que le choix corrige ce déficit.

Un bénéfice exige un effet favorable sur un résultat pertinent : développement du couvain, physiologie des ouvrières, survie, santé ou production. Les tests de préférence ne mesurent généralement aucun de ces résultats.

La sécurité dépend enfin de la concentration et de l’ensemble des substances présentes. Une eau peut être attractive en raison de son sodium ou de son odeur tout en contenant un pesticide, un microorganisme pathogène ou un excès d’un autre ion. Les mécanismes sensoriels ont évolué dans des environnements naturels ; ils ne constituent pas un système universel de détection des contaminants modernes.

Cette distinction explique pourquoi l’ajout de sel à une eau peut augmenter sa fréquentation sans qu’un bénéfice sanitaire soit démontré. Dans l’étude de McCune et al. (2021), une solution à 0,5 % de NaCl avait été attractive lors d’un essai préalable. Les abreuvoirs ont ensuite fourni une eau moins contaminée par les pesticides et réduit le risque de noyade. Ils n’ont cependant pas amélioré significativement le poids des colonies ni diminué la mortalité des ouvrières dans les deux contextes étudiés. La mesure reste donc préventive, non une supplémentation dont l’efficacité nutritionnelle serait établie.

L’eau peut devenir une voie d’exposition aux pesticides

Samson-Robert et al. (2014) ont analysé 74 échantillons de flaques prélevés dans des parcelles agricoles québécoises. Les flaques situées dans les champs de maïs contenaient toutes au moins un néonicotinoïde, et souvent plusieurs pesticides. Les concentrations étaient plus élevées pendant la période des semis qu’un mois plus tard.

Cette étude démontre la présence de contaminants et permet de calculer une exposition potentielle. Elle n’a cependant pas suivi des porteuses d’eau ni mesuré la quantité effectivement rapportée aux colonies. Elle n’établit donc pas la fréquence avec laquelle les abeilles utilisaient ces flaques, ni une conséquence sanitaire observée dans les colonies environnantes.

Johnson et Pettis (2014) ont également détecté de l’imidaclopride dans certaines des 108 sources d’eau potentiellement accessibles aux abeilles examinées dans l’est des États-Unis. Les études sur l’eau de guttation montrent de même que des résidus peuvent atteindre des concentrations préoccupantes, mais que la disponibilité de ces gouttes et leur utilisation réelle par les abeilles varient fortement. La contribution de cette voie à l’exposition globale des colonies demeure incertaine (Schmolke et al., 2018).

Ces résultats proviennent de systèmes agricoles et de réglementations phytosanitaires particuliers. Ils démontrent un mécanisme d’exposition possible, mais ne quantifient pas directement le risque actuel pour un rucher suisse donné. Celui-ci dépend des cultures voisines, des substances utilisées, de la météorologie et des sources concurrentes.

Le suivi isotopique apporte ici un argument mécanistique, qu’il faut énoncer avec précision. Ce qui est établi, c’est le transfert rapide de l’eau vers la nourriture larvaire : de l’eau marquée se retrouve dans la gelée en quelques heures. Le transfert, la concentration et les effets d’éventuels contaminants dissous dans cette eau n’ont en revanche pas été mesurés. Les auteurs soulèvent eux-mêmes cette question sans la trancher (Le Bivic et al., 2026).

La rapidité du chemin entre la source et la larve constitue donc une raison de prêter attention au choix de l’eau, non une démonstration qu’un risque est avéré.

Une eau partagée peut aussi transporter des agents biologiques

MacInnis et al. (2022) ont conservé des spores de Nosema ceranae dans de l’eau et dans une solution concentrée de saccharose à différentes températures. Les spores ont conservé une viabilité élevée dans plusieurs conditions pendant les six semaines de l’expérience et restaient infectieuses au dernier moment testé dans certaines conditions.

Ce résultat rend plausible une transmission par une eau contaminée ou par un abreuvoir partagé. Il ne montre toutefois pas à quelle fréquence des abeilles infectées contaminent effectivement ces points d’eau, quelle dose d’autres ouvrières y absorbent ni quelle part des infections d’un rucher suit cette voie. L’importance épidémiologique des abreuvoirs collectifs reste donc inconnue.

La même prudence s’impose pour les autres microorganismes. Leur présence potentielle dans une eau stagnante ne suffit pas à démontrer une maladie de la colonie. Inversement, l’apparence claire d’une eau ne garantit pas son absence de spores ou de contaminants dissous.

Ce que l’on peut finalement conclure

Les abeilles ne choisissent ni systématiquement l’eau la plus pure ni systématiquement l’eau la plus « sale ». Leur comportement résulte de plusieurs filtres successifs : disponibilité et distance, signaux visuels et olfactifs, goût des ions, concentration, température, apprentissage, traces laissées par d’autres abeilles, état nutritionnel et demande momentanée de la colonie.

Les sels constituent un signal réel, surtout le sodium à certaines concentrations. Mais les préférences changent selon les ions, les saisons et les protocoles, et les concentrations élevées deviennent souvent répulsives. Les odeurs naturelles peuvent attirer indépendamment des sels. La fréquentation d’une piscine ne démontre pas une attirance pour le chlore. Les données disponibles parlent plutôt contre une préférence générale pour le lisier ou les eaux fortement chargées en effluents.

Le Bivic, Alaux, Domalain et al. (2025) corrigent ainsi une généralisation importante : les abeilles ne recherchent pas indistinctement toute eau minéralisée ou contaminée. Leur étude ne renverse cependant pas la littérature sur les solutions salines définies, car elle examine d’autres concentrations, d’autres mélanges et un autre niveau comportemental.

Enfin, la préférence ne constitue pas une garantie biologique. Une source attractive peut être inutile sur le plan nutritionnel ou présenter un risque chimique, microbiologique ou physique. La stratégie pratique ne doit donc pas chercher à reproduire une eau supposément « naturelle » ou « sale », mais à rendre une source sûre, accessible et stable suffisamment facile à apprendre et à exploiter. Les modalités concrètes relèvent du chapitre consacré au transfert vers la pratique.

7. L’hiver : eau métabolique, condensation et accessibilité des réserves

 

Comprendre comment eau métabolique, vapeur, condensation, isolation et accessibilité des réserves s’articulent pendant l’hivernage.

En hiver, les abeilles continuent à produire de l’eau même lorsqu’aucune porteuse ne peut sortir. L’oxydation des glucides consommés libère du dioxyde de carbone, de l’eau et de l’énergie. Schématiquement :

sucre + oxygène → dioxyde de carbone + eau + énergie

Cette eau dite métabolique s’ajoute à celle qui était déjà présente dans le miel ou le nourrissement consommé. Une partie entre dans les liquides corporels, une autre est perdue par évaporation ou excrétion, et une partie atteint l’air de la grappe sous forme de vapeur. La respiration transporte donc vers l’extérieur de la grappe du dioxyde de carbone, de la chaleur et de l’humidité.

Il serait néanmoins incorrect de convertir directement la consommation de nourriture en une quantité d’eau « disponible » pour les abeilles. Une molécule d’eau produite par le métabolisme n’est pas nécessairement utilisée pour diluer une réserve cristallisée. Elle peut rester temporairement dans l’organisme, être excrétée plus tard, passer dans l’air, se condenser hors de portée de la grappe ou quitter la ruche sous forme de vapeur.

La ruche hivernale n’est donc pas un récipient fermé, mais un système traversé par des flux de chaleur, de gaz et d’eau. L’absence de vol réduit fortement certains échanges avec l’extérieur sans rendre la colonie hermétique.

Le condensat mesuré ne représente qu’une fraction du bilan hydrique

Toomemaa et al. (2013) ont directement recueilli l’eau condensée dans des ruches hivernant en Estonie. Des plaques métalliques avaient été placées au-dessus et au-dessous des cadres afin que le condensat s’écoule dans des récipients.

Pour une consommation moyenne de 7,17 kg de nourriture, les auteurs calculaient que près de 4,88 kg d’eau pouvaient être libérés au total par l’eau du nourrissement et par le métabolisme. Pourtant, les dispositifs n’en ont recueilli en moyenne que 445 g pendant l’hiver. Environ 2,5 % seulement de ce condensat avait été collecté par les plaques supérieures ; la plus grande partie provenait des dispositifs inférieurs.

Cette différence ne signifie pas que les abeilles avaient bu tout le reste. L’eau non recueillie pouvait avoir quitté la ruche sous forme de vapeur, s’être condensée sur d’autres parois, avoir été absorbée par les matériaux, être restée dans les abeilles ou les réserves, ou avoir été évacuée sous une autre forme. La valeur de 4,88 kg était par ailleurs calculée à partir de la consommation alimentaire, tandis que les 445 g étaient réellement recueillis : les deux grandeurs ne reposaient pas sur la même méthode.

Le dispositif expérimental modifiait lui-même l’espace et les surfaces de condensation. Les plaques supérieures ont notamment augmenté l’humidité et les surfaces mouillées dans les ruches. Cette étude démontre donc qu’une quantité mesurable d’eau condense pendant l’hivernage et que la position des surfaces froides influence son emplacement. Elle ne fournit ni une mesure complète de l’eau produite par la colonie, ni une estimation de la quantité effectivement bue par les abeilles.

Les auteurs envisageaient que l’eau condensée dans la partie inférieure puisse être évacuée ou conservée pour une utilisation ultérieure. La consommation de cette eau par les abeilles n’a cependant pas été directement mesurée. L’idée selon laquelle le condensat constituerait une réserve hivernale suffisante reste donc une hypothèse plausible, mais non démontrée.

Une humidité plus stable à l’intérieur ne prouve pas à elle seule une régulation active

Eouzan et al. (2019) ont suivi pendant une année 24 colonies réparties entre quatre sites en France et au Portugal. Trois capteurs mesuraient l’humidité relative au centre et aux extrémités de chaque ruche. Les valeurs intérieures variaient moins que celles de l’air extérieur, y compris pendant l’hiver et dans les colonies dépourvues de couvain.

Ces observations montrent que l’environnement de la ruche amortit les variations extérieures. Elles sont compatibles avec une contribution des abeilles à la régulation de l’humidité. Elles ne permettent toutefois pas d’attribuer toute cette stabilité à un comportement actif.

Une partie du découplage peut provenir de l’échauffement de l’air, qui diminue mécaniquement son humidité relative, ainsi que de l’inertie thermique, de l’absorption et de la restitution d’eau par les rayons et les matériaux ou de la limitation des échanges avec l’extérieur. L’étude ne comprenait pas de ruches vides comparables et ne mesurait pas directement la pression de vapeur ni tous les flux d’eau et de chaleur.

La conclusion prudente est donc que les colonies hivernantes connaissent des microclimats moins variables que l’air extérieur et qu’elles y contribuent probablement. Il n’est pas démontré qu’elles maintiennent activement une valeur cible déterminée. Les résultats ne définissent surtout aucun « taux d’humidité idéal » applicable à l’ensemble d’une ruche.

La défécation devient une contrainte différente de la condensation

Les abeilles peuvent normalement éliminer un excès d’eau par évaporation et par excrétion. Cette capacité physiologique ne disparaît pas en hiver, mais l’absence de vol limite l’évacuation des fèces hors du nid.

Les ouvrières adultes saines ne défèquent généralement pas dans la ruche. Elles conservent donc le contenu du rectum pendant les périodes froides et effectuent des vols de propreté lorsque les conditions météorologiques le permettent. Le rectum peut alors se distendre et occuper une part importante de l’abdomen (Nicolson, 2009).

Cette rétention ne doit pas être confondue avec l’impossibilité physiologique d’éliminer l’eau. Elle signifie que l’un des principaux débouchés de l’excrétion est temporairement différé. Une période douce peut rouvrir ce débouché, mais sa fréquence dépend fortement du climat, de l’altitude, de l’exposition du rucher et de l’année.

Les traces de déjections dans ou devant la ruche peuvent accompagner une infection intestinale, une nourriture défavorable ou d’autres perturbations. Elles ne constituent pas une mesure directe de l’humidité du nid. La chaîne parfois proposée — forte humidité, remplissage du rectum, nosémose — n’est pas suffisamment démontrée pour être présentée comme un mécanisme général. Une ruche humide ne permet pas de diagnostiquer une infection, et un vol de propreté ne démontre pas à lui seul un manque d’eau.

La reprise du couvain modifie encore la situation. Elle accroît la consommation énergétique, la production de chaleur, les besoins en nourriture larvaire et les flux d’eau. Omholt (1987) a proposé, dans un modèle théorique, que l’élevage hivernal du couvain puisse agir comme un puits permettant aux ouvrières de diminuer leur propre teneur en eau lorsqu’elle atteint un certain niveau. Cette interprétation n’a pas été confirmée expérimentalement. La reprise du couvain dépend de nombreux facteurs et ne peut pas être présentée comme une stratégie hydrique établie.

Isolation, ventilation et condensation forment un système couplé

L’isolation, la ventilation et la condensation sont souvent discutées comme trois problèmes séparés. Physiquement, elles sont étroitement liées.

Une meilleure isolation peut élever la température de la face intérieure du toit ou des parois. Si ces surfaces restent au-dessus du point de rosée, la condensation locale diminue ou se déplace vers des zones plus froides. La même isolation peut aussi réduire les pertes de chaleur et, dans certaines conditions, la quantité de nourriture que la colonie doit métaboliser. Elle réduit alors simultanément la production métabolique de chaleur, de dioxyde de carbone et d’eau.

L’emplacement de l’isolation importe autant que sa quantité. Une protection thermique au-dessus de la grappe peut limiter la formation d’une surface froide d’où des gouttes tomberaient directement sur les abeilles. Une paroi latérale ou un fond plus froid peut alors devenir la principale zone de condensation. Ce déplacement n’est pas nécessairement défavorable si l’eau s’écoule ou reste éloignée de la grappe et des rayons occupés.

La ventilation peut exporter de la vapeur d’eau, mais elle évacue également de la chaleur. Si la colonie doit compenser cette perte en consommant davantage de nourriture, elle produit à nouveau de la chaleur, du dioxyde de carbone et de l’eau métabolique. Un orifice supplémentaire ne garantit donc pas automatiquement une réduction nette de l’humidité dans toutes les parties de la ruche.

À l’inverse, fermer presque hermétiquement une ruche ne garantit pas non plus un meilleur bilan. La vapeur, le dioxyde de carbone et la chaleur doivent continuer à circuler. L’objectif n’est donc ni une ventilation maximale, ni une étanchéité maximale, mais un agencement dans lequel les échanges restent possibles sans créer de courant d’air directement dommageable pour la grappe.

La géométrie intervient tout autant. La hauteur du volume au-dessus de la grappe, la position de l’entrée, les passages entre les cadres, l’existence d’un fond ouvert, la pente du toit et l’emplacement des surfaces froides influencent les mouvements de l’air et le lieu où la vapeur atteint le point de rosée. Deux ruches présentant la même humidité relative à proximité d’un capteur peuvent avoir des zones de condensation très différentes.

Le matériau ajoute une nouvelle dimension, mais il se révèle difficile à isoler des autres facteurs. Une étude souvent citée illustre bien la difficulté.

Alburaki et Corona (2022) ont comparé, pendant un hiver du Maryland, neuf ruches en polyuréthane et neuf ruches Langstroth en bois, chacune équipée d’un capteur placé au centre du corps de couvain. La température extérieure moyenne était proche de 0 °C, avec des valeurs comprises entre − 10 et 20 °C : des conditions plus proches d’un hiver du Plateau suisse que la plupart des études citées dans cet article. Les ruches en polyuréthane ont maintenu une température de cavité légèrement plus élevée (10,20 °C contre 9,73 °C) et une humidité relative nettement plus basse (52,1 % contre 62,5 %), avec une variation jour-nuit moindre.

Ce résultat ne peut cependant pas être attribué au seul matériau. Les auteurs précisent eux-mêmes que les ruches en polyuréthane étaient munies d’aérations en haut et en bas, tandis que les ruches en bois étaient entièrement fermées, et ils voient dans cette différence de ventilation la cause principale de l’écart d’humidité. La comparaison porte donc sur deux systèmes qui diffèrent simultanément par leur matériau et par leur ventilation. Les auteurs avancent un second mécanisme complémentaire : le bois absorbe l’humidité et la restitue lorsque la température s’élève, ce que soutient l’humidité plus forte mesurée de jour dans les ruches en bois.

Loin d’établir un effet propre du matériau, cette étude illustre donc exactement le couplage décrit plus haut. Deux réserves supplémentaires s’imposent. D’une part, les capteurs mesuraient l’air de la cavité et non la grappe : les auteurs le soulignent, et la température au centre d’une grappe hivernale est bien supérieure aux quelque 10 °C relevés ici. D’autre part, aucune donnée de mortalité, de consommation de réserves ou de poids n’a été recueillie ; l’étude documente un microclimat, non un résultat d’hivernage. On notera enfin que les auteurs qualifient une humidité de 52 % de « plus optimale » sans référence établissant cet optimum : comme indiqué au chapitre 3, une telle valeur cible n’est pas démontrée.

Une étude ultérieure portant sur vingt colonies a retrouvé des différences de température, d’humidité relative et de perte de poids entre ruches en polyuréthane et en bois, tout en détectant un effet de l’origine génétique des abeilles (Alburaki et al., 2026). Elle s’est déroulée de juin à décembre et ne constitue donc pas non plus un essai complet d’hivernage. Sans information sur la ventilation respective des deux types de ruches, elle ne permet pas davantage de séparer l’effet du matériau de celui des échanges d’air.

Kutby et al. (2024) ont de même observé des différences de fluctuation thermique et hygrométrique entre ruches Langstroth et Warré. L’étude concernait cependant cinq mois allant de la fin du printemps au début de l’automne sous climat méditerranéen. Les deux dispositifs différaient simultanément par leur volume, leur forme, leurs rayons et leur conduite. Il est donc impossible d’attribuer les résultats à un seul élément de construction ou de les transformer en recommandation hivernale pour la Suisse.

À l’inverse, un essai randomisé mené dans huit ruchers de l’Illinois a montré que des colonies dont les ruches étaient enveloppées et isolées consommaient moins de réserves et présentaient une survie hivernale supérieure de 22,5 points de pourcentage à celle des témoins (St. Clair et al., 2022). L’humidité et le condensat n’étaient toutefois pas les mécanismes testés. Ce résultat montre qu’une isolation peut être bénéfique dans un système donné ; il ne prouve ni qu’elle agit par la gestion de l’eau, ni que le même dispositif conviendrait à toutes les ruches et à tous les climats.

La force de la colonie reste par ailleurs déterminante. Une petite grappe dispose d’une surface relativement grande par rapport à son volume et peut être plus sensible aux pertes thermiques. Réduire un volume devenu disproportionné et protéger la colonie du vent ou des infiltrations peut alors être plus pertinent que rechercher un matériau universellement « respirant » ou une valeur théorique d’humidité.

Ces travaux excluent donc deux conclusions symétriquement trop simples : « il faut davantage ventiler pour assécher la ruche » et « il faut isoler davantage pour empêcher toute condensation ». Le résultat dépend du climat, de la force de la colonie, de la construction, de la position de l’isolation, de la circulation de l’air et de l’emplacement du condensat.

Pour une analyse centrée sur les mécanismes thermiques et les résultats des différents essais d’isolation, l’article L’isolation des ruches à l’épreuve de la thermorégulation collective des abeilles apporte un approfondissement complémentaire.

Nourrissement liquide, pâte et réserves cristallisées ne posent pas le même problème hydrique

La nourriture hivernale n’est jamais indépendante de l’eau, mais les différentes formes de nourrissement ne l’apportent pas de la même manière.

Un sirop contient directement une proportion importante d’eau. Lorsqu’il est distribué assez tôt, les abeilles peuvent le transporter, le transformer, le concentrer et le stocker. L’eau excédentaire retirée du sirop rejoint alors l’air de la ruche et doit être évacuée ou condensée. Plus le sirop est dilué, plus cette étape demande d’éliminer de l’eau avant que la réserve soit suffisamment concentrée pour être conservée.

Un sirop distribué en automne ne constitue donc pas une réserve d’eau liquide disponible pendant tout l’hiver : une grande partie de son eau a déjà été retirée pendant sa transformation. Inversement, la présence momentanée d’un sirop dilué peut accroître les flux d’humidité à l’intérieur de la ruche.

La pâte de nourrissement contient beaucoup moins d’eau qu’un sirop, mais elle n’est pas totalement sèche. Pour en prélever et en ingérer les sucres, les abeilles doivent progressivement les remettre en solution à l’aide de l’eau déjà présente dans la pâte, de leurs sécrétions et de leur eau corporelle. Une eau provenant de l’alimentation, du métabolisme, d’une source extérieure ou éventuellement d’un condensat accessible peut contribuer à ce processus.

Une observation faite en été apporte un appui indirect à ce raisonnement. Dans l’expérience de marquage isotopique, la colonie était nourrie au candi et au miel, dont la teneur en eau est inférieure à 20 %. Les auteurs constatent que les abeilles ont vraisemblablement dû diluer cette nourriture avec l’eau collectée pour rester hydratées, et qu’elles n’avaient à l’inverse pas d’excédent d’eau à éliminer (Le Bivic et al., 2026). Le mécanisme est donc documenté chez une colonie active ; ce qui manque est sa quantification en hiver.

Les parts respectives de ces différentes sources n’ont en effet pas été mesurées au niveau d’une colonie hivernante. La littérature ne permet donc pas de fixer une teneur en eau minimale de la pâte, ni une quantité d’eau supplémentaire nécessaire pour en consommer un kilogramme. En pratique, l’accessibilité thermique est probablement aussi importante que la consistance : une pâte placée loin de la grappe peut rester inutilisée même si sa teneur en eau serait suffisante.

La cristallisation d’un miel ne le rend pas automatiquement et totalement inutilisable. Les abeilles peuvent liquéfier progressivement une partie des cristaux si elles disposent d’eau et peuvent atteindre la réserve dans une zone suffisamment chaude. La vitesse et l’efficacité de cette remobilisation dépendent cependant du profil des sucres, de la structure des cristaux, de la température, de la position du cadre et de l’eau accessible.

Il faut donc éviter les deux affirmations absolues suivantes : « un miel cristallisé est impossible à consommer » et « la condensation permet toujours de le liquéfier ». Une réserve peut être présente en quantité suffisante mais rester partiellement inaccessible parce qu’elle est fortement cristallisée, éloignée de la grappe ou séparée d’elle par un espace froid.

Une présentation générale des différentes formes de nourriture et de leur utilisation reste disponible dans Tout sur le nourrissement. Les affirmations anciennes selon lesquelles les abeilles ne pourraient pas éliminer l’eau ou utiliseraient nécessairement le condensat hivernal doivent toutefois être remplacées par l’analyse plus prudente développée ici.

Le mélézitose n’est pas seulement un problème de dissolution

Le miel de mélézitose illustre pourquoi le problème des réserves hivernales ne peut pas être réduit à la seule présence d’eau. Le mélézitose est un trisaccharide naturellement présent dans certains miellats. Lorsqu’il est abondant, le miel peut cristalliser rapidement dans les cellules et former le « miel béton ».

Cette cristallisation peut réduire l’accessibilité de la réserve, mais elle n’explique pas à elle seule le risque hivernal. Des observations suisses ont associé l’hivernage sur des réserves riches en mélézitose à des déjections anormales, à un affaiblissement des colonies et à des pertes accrues (Imdorf et al., 1985). Ces travaux de terrain anciens ne séparaient pas parfaitement tous les facteurs possibles, mais ils fournissent un signal pratique cohérent.

Dans une enquête autrichienne portant sur 33 651 colonies, le miellat en général n’était pas associé à davantage de pertes hivernales, alors que les ruchers ayant connu une miellée de mélézitose présentaient un risque plus élevé (Oberreiter & Brodschneider, 2020). Cette association ne démontre pas à elle seule une causalité et repose sur les déclarations des apiculteurs, mais elle montre qu’il serait incorrect de considérer tous les miels de forêt comme équivalents.

Les essais en cages de Seeburger et al. (2020) apportent un mécanisme possible. Les abeilles recevant une alimentation riche en mélézitose ont présenté une consommation accrue, un tube digestif proportionnellement plus lourd, des symptômes intestinaux et une survie réduite. La composition de certaines bactéries intestinales était également modifiée. Une étude sur des abeilles encagées ne peut pas être transposée quantitativement à une colonie hivernante, mais elle confirme que le mélézitose peut poser un problème digestif indépendamment de sa cristallisation.

Ajouter de l’eau ou compter sur le condensat ne résout donc pas nécessairement le problème. Dissoudre un cristal de mélézitose le rend physiquement accessible, mais ne transforme pas ce sucre en glucose ou en fructose plus facilement métabolisable. En hiver, la difficulté est renforcée par la rareté des vols de propreté et par la rétention prolongée du contenu intestinal.

La conduite préventive consiste par conséquent à repérer les miellées à risque, à éviter que des cadres fortement chargés en mélézitose forment l’essentiel du futur nid d’hivernage et à constituer suffisamment tôt des réserves plus facilement utilisables autour de l’emplacement probable de la grappe. Cette mesure ne relève pas seulement de la gestion de l’eau, mais de la qualité, de la position et de la digestibilité des réserves.

L’article Le mélézitose : origines, risques et gestion pratique au rucher détaille l’origine du sucre, la détection des miellées concernées et la gestion des cadres. Il complète la présente analyse sans être nécessaire pour comprendre le mécanisme hydrique et digestif.

Une colonie peut être humide et manquer néanmoins d’eau disponible

L’hiver révèle particulièrement bien la nécessité de raisonner par compartiments. La colonie produit de l’eau en métabolisant ses réserves, mais une partie devient vapeur. Cette vapeur peut quitter la ruche ou condenser loin de la grappe. Parallèlement, les abeilles retardent la défécation et peuvent rencontrer des difficultés à liquéfier certaines réserves solides.

Une paroi mouillée ne démontre donc pas que les abeilles disposent d’une eau utilisable. Inversement, l’absence de condensation visible ne signifie pas que la colonie ne produit pas d’eau : la vapeur peut être évacuée, absorbée par les matériaux ou rester sous forme gazeuse.

Il faut également distinguer trois problèmes qui peuvent coexister :

  1. une réserve physiquement hors de portée de la grappe ;

  2. une réserve cristallisée qui doit être remise en solution ;

  3. une réserve dont la composition, comme dans le cas d’un miel riche en mélézitose, est physiologiquement défavorable.

L’eau peut atténuer le deuxième problème sans résoudre nécessairement le premier ni le troisième.

Ce qui est solidement établi relève surtout de la physique : le métabolisme libère de l’eau, l’air transporte de la vapeur et les surfaces situées sous le point de rosée provoquent sa condensation. Les études de terrain montrent également que le microclimat hivernal et l’emplacement du condensat dépendent du climat, de la géométrie et des matériaux de la ruche.

Il est également bien établi que l’eau et la forme physique des sucres influencent l’accessibilité de la nourriture. Pour le mélézitose, des observations de terrain et des essais en cages indiquent en outre un risque digestif qui dépasse la seule question de la cristallisation.

En revanche, la quantité de condensat réellement consommée, les seuils à partir desquels l’humidité devient dommageable, la quantité d’eau nécessaire à la remobilisation des différentes réserves cristallisées et l’effet net des stratégies de ventilation ou d’isolation restent insuffisamment documentés. Ces incertitudes interdisent de transformer un phénomène physique général en règle de conduite universelle.

La conséquence pratique centrale est donc de ne pas piloter l’hivernage à partir d’un hygromètre isolé ou de la seule présence de buée. Il faut considérer ensemble la force de la colonie, la position et la qualité des réserves, les infiltrations, les surfaces froides, la circulation de l’air et l’emplacement réel du condensat. Ces critères seront transformés en décisions concrètes dans le chapitre suivant.

8. De la biologie à la pratique : assurer l’eau utile, au bon endroit et au bon moment

 

Transformer les mécanismes biologiques en décisions pratiques pour fournir une eau accessible, continue et peu risquée selon la saison.

Le rôle de l’apiculteur n’est pas de décider combien d’eau une colonie doit consommer. Celle-ci ajuste la collecte par l’intermédiaire des porteuses d’eau, des receveuses et des besoins du couvain ou de la thermorégulation. L’objectif pratique consiste plutôt à réduire le coût et le risque de cette collecte : proposer une eau accessible, stable et peu contaminée avant que les abeilles n’apprennent à exploiter une flaque agricole, un effluent, une piscine ou une autre source problématique.

Un abreuvoir n’est donc ni un traitement nutritionnel ni une assurance contre toutes les contaminations. C’est un outil de prévention. Il ne force pas les abeilles à abandonner les autres sources, mais augmente la probabilité qu’elles disposent d’une solution plus sûre à proximité.

Commencer par le problème réel, non par l’abreuvoir

Avant d’intervenir, trois questions doivent être distinguées.

  1. La colonie manque-t-elle d’une source accessible ?
    Une eau naturelle fiable peut rendre un abreuvoir superflu. À l’inverse, la présence d’un ruisseau sur une carte ne garantit pas qu’il soit accessible, permanent ou exempt de ruissellements agricoles.

  2. La demande est-elle momentanément élevée ?
    Un couvain en expansion, une période chaude, un nectar très concentré, un nourrissement solide ou une sécheresse peuvent augmenter les besoins. Une forte fréquentation ne constitue donc pas nécessairement un signal d’alarme.

  3. La source utilisée présente-t-elle un problème ?
    Celui-ci peut être sanitaire, chimique, physique — notamment la noyade — ou simplement social lorsque les abeilles fréquentent la piscine ou la terrasse d’un voisin.

Le nombre d’abeilles observées à un point d’eau ne mesure ni la consommation totale de la colonie ni un déficit hydrique. Les mêmes porteuses spécialisées peuvent effectuer de nombreux voyages et amplifier fortement l’impression de fréquentation. Il faut interpréter cette observation avec la météo, la quantité de couvain, la nourriture disponible et les autres sources présentes.

Installer l’abreuvoir avant que le problème n’apparaisse

Une source sûre devrait être mise en service avant les premiers épisodes durables de vol printanier et, surtout, avant l’augmentation importante du couvain. Attendre que les abeilles aient adopté la piscine du voisin ou une flaque agricole rend le changement plus difficile, car elles ont déjà mémorisé l’emplacement et appris à y retourner.

Le Service sanitaire apicole recommande, dans le contexte de la prévention des intoxications, de mettre une source d’eau à disposition à proximité du rucher, à environ 10 à 20 mètres. Cette distance constitue une recommandation opérationnelle suisse, non un seuil biologique. Selon le terrain, une source un peu plus éloignée mais ensoleillée, abritée et facilement repérable peut être préférable à un récipient placé très près des ruches dans l’ombre ou sous la trajectoire des abeilles.

L’emplacement devrait répondre à plusieurs critères :

  • proche du rucher, mais pas directement devant les trous de vol ;

  • hors de la zone où tombent les déjections lors des vols de propreté ;

  • abrité du vent, particulièrement au printemps ;

  • exposé au soleil matinal en période fraîche ;

  • protégé d’une surchauffe excessive pendant les fortes chaleurs ;

  • éloigné des zones de traitement phytosanitaire, de remplissage ou de lavage des pulvérisateurs ;

  • suffisamment accessible pour permettre un contrôle et un remplissage réguliers.

Une faible distance réduit le temps de vol et le risque de refroidissement des porteuses d’eau au printemps. Elle ne garantit toutefois pas l’adoption de l’abreuvoir : la stabilité de la source, sa surface d’atterrissage et l’expérience antérieure des abeilles comptent également.

Concevoir une source où les abeilles peuvent boire sans se noyer

Une bassine profonde remplie d’eau n’est pas un bon abreuvoir. Les abeilles doivent pouvoir atterrir à sec, atteindre une pellicule d’eau peu profonde et repartir sans escalader une paroi lisse.

Les dispositifs les plus sûrs reposent sur l’un des principes suivants :

  • un réservoir alimentant lentement une zone peu profonde garnie de pierres rugueuses ;

  • une surface flottante stable en liège, en bois non traité ou en matériau alvéolé ;

  • un système à mèche ou à capillarité maintenant une surface humide sans eau libre profonde ;

  • un récipient incliné dans lequel seule une faible partie de la surface reste immergée.

Les pierres ou les flotteurs ne doivent pas être simplement dispersés dans un récipient dont le niveau varie fortement. Si l’eau monte après le remplissage ou descend rapidement, les passages sûrs peuvent disparaître. Une alimentation à niveau relativement constant est préférable.

Le réservoir devrait être couvert autant que possible. Cela limite les noyades, les débris, l’échauffement, l’évaporation et l’accès d’autres animaux. Le trop-plein doit s’évacuer sans former au sol une flaque boueuse qui deviendrait elle-même la source principale.

La capacité ne peut pas être fixée universellement. Elle dépend du nombre et de la force des colonies, du couvain, de la température, du vent, de l’humidité, de la présence de nectar et des sources concurrentes. Il est plus fiable de dimensionner le réservoir à partir de l’utilisation observée au rucher, avec une marge suffisante pour qu’il ne se vide pas entre deux contrôles.

Choisir une eau simple plutôt qu’une formulation supposée optimale

Dans la plupart des ruchers suisses, l’eau potable du réseau constitue la solution la plus facile à contrôler. Cela ne signifie pas qu’elle soit biologiquement supérieure à toute eau naturelle, mais sa provenance et sa qualité sont généralement mieux connues.

L’eau de pluie peut convenir si elle est recueillie dans un dispositif propre. Elle ne doit toutefois pas être considérée automatiquement comme pure. Les toitures, gouttières et réservoirs peuvent apporter des poussières, des métaux, des biocides, des déjections animales ou des résidus accumulés pendant une période sèche.

Il convient d’éviter notamment :

  • les eaux de ruissellement provenant de cultures ou de routes ;

  • les flaques situées dans ou en bordure de parcelles traitées ;

  • les effluents d’élevage et les eaux de lisier, même diluées ;

  • les eaux provenant du nettoyage de pulvérisateurs ou de machines ;

  • les récipients ayant contenu des pesticides, des carburants, des détergents ou des médicaments vétérinaires ;

  • les eaux présentant une odeur inhabituelle, une mousse persistante ou une contamination visible.

Une eau légèrement colorée par des matières naturelles n’est pas nécessairement dangereuse, de même qu’une eau claire n’est pas nécessairement sûre. La provenance et les expositions possibles sont plus informatives que l’apparence seule.

Ne pas ajouter systématiquement de sel, de sucre ou d’arômes

Les expériences montrent que les abeilles peuvent être attirées par certains sels à certaines concentrations. Elles ne démontrent pas qu’un ajout régulier améliore le développement, la survie ou la santé des colonies.

Les concentrations utilisées dans les études de préférence — par exemple 0,5 % de NaCl chez McCune et al. (2021) ou 1,5 % dans certains tests de Lau et Nieh (2016) — ne doivent pas être transformées en recettes. Les expériences ne mesuraient pas toutes le choix libre d’une colonie sur une saison, et aucune concentration universellement optimale n’a été établie. À dose élevée, plusieurs sels deviennent répulsifs ou potentiellement nuisibles.

La distinction entre attractivité et bénéfice, développée au chapitre 6, s’applique directement ici : rendre une eau plus attirante n’équivaut pas à améliorer la santé de la colonie. Le bénéfice attendu d’un abreuvoir reste la réduction de l’exposition à des eaux contaminées et du risque de noyade, non une supplémentation minérale démontrée.

Il faut également éviter d’ajouter :

  • du miel ou du sirop, qui peuvent fermenter, déclencher du pillage et attirer d’autres insectes ;

  • du chlore ou de l’eau de Javel dans le but de reproduire une eau de piscine ;

  • du vinaigre, des huiles essentielles ou des compléments nutritionnels sans indication validée ;

  • des produits destinés à parfumer l’eau pour attirer les abeilles.

Si un abreuvoir est peu fréquenté, il faut d’abord améliorer son emplacement, sa continuité et sa surface d’accès plutôt que modifier sa composition.

Maintenir une eau propre sans rechercher la stérilité

Un abreuvoir extérieur ne restera jamais stérile. L’objectif raisonnable est d’éviter l’accumulation de matières organiques, de biofilms, d’algues, de cadavres et de déjections.

Pendant les périodes chaudes ou de forte utilisation, un contrôle visuel quotidien est justifié. L’eau doit être renouvelée et le dispositif nettoyé lorsque se développent un dépôt glissant, une odeur inhabituelle, une prolifération d’algues ou une accumulation de débris. Le nettoyage mécanique avec une brosse, suivi d’un rinçage abondant, est généralement préférable à l’emploi fréquent de désinfectants.

Un second récipient peut faciliter la rotation : l’un est nettoyé pendant que l’autre reste en service. Cette continuité évite que les porteuses d’eau doivent rechercher une nouvelle source chaque fois que l’abreuvoir est entretenu.

Les spores de Nosema ceranae peuvent conserver leur viabilité et leur infectiosité dans l’eau pendant plusieurs semaines dans certaines conditions expérimentales (MacInnis et al., 2022). La contribution réelle des abreuvoirs aux infections d’un rucher n’est pas quantifiée, mais ce résultat justifie une hygiène raisonnable. Il est notamment prudent de ne pas déplacer un abreuvoir d’un rucher à un autre sans nettoyage et de ne pas utiliser une eau manifestement souillée par des abeilles malades ou des déjections.

Aider les abeilles à adopter la source sûre

L’adoption dépend moins d’un « ingrédient attractif » que de la facilité d’exploitation et de la continuité.

Pour augmenter les chances d’utilisation :

  • installer l’abreuvoir avant l’apparition d’une forte demande ;

  • conserver le même emplacement ;

  • offrir une surface humide large et bien visible ;

  • maintenir le niveau d’eau relativement constant ;

  • placer la source au soleil matinal et à l’abri du vent au printemps ;

  • éviter les interruptions répétées ;

  • supprimer les fuites qui créent une flaque plus attractive que le dispositif lui-même.

Une fois une source dangereuse apprise, le remplacement peut demander du temps. Lorsque des abeilles fréquentent une piscine, la meilleure stratégie consiste à coordonner les mesures avec le voisin : maintenir une source sûre disponible, réduire si possible l’accès au bassin lorsqu’il n’est pas utilisé et intervenir avant la saison suivante. Le nouvel abreuvoir peut temporairement être placé sur le trajet déjà fréquenté, puis déplacé progressivement vers un emplacement mieux adapté. Cette méthode relève surtout de l’expérience pratique ; son efficacité n’a pas été quantifiée expérimentalement.

Mettre un abreuvoir à disposition ne garantit pas l’abandon de toutes les autres eaux. Le but réaliste est de rendre la source sûre plus facile, plus stable et moins coûteuse à exploiter que les alternatives.

Adapter la conduite à la saison

Au début du printemps

La reprise du couvain augmente les besoins alors que les fenêtres de vol restent courtes. L’abreuvoir doit être proche, abrité et utilisable sans contact avec une grande masse d’eau froide.

Une fréquentation importante lors d’une journée douce est généralement compatible avec la reprise de l’élevage. Elle ne justifie pas à elle seule l’ouverture de la ruche. L’observation doit être mise en relation avec les entrées de pollen, la température et l’évolution du poids de la colonie.

Il est particulièrement important d’éviter les interruptions : une porteuse qui trouve plusieurs fois un récipient vide cherchera une autre source et pourra s’y fidéliser.

Pendant le développement printanier

La quantité de couvain peut augmenter plus vite que la température moyenne. Une eau abondante située loin du rucher ne constitue pas nécessairement une source facilement exploitable pendant les matinées froides ou venteuses.

C’est aussi la période où une pénurie d’eau est parfois invoquée pour expliquer des troubles digestifs ou la « maladie de mai ». Les symptômes ne sont cependant pas spécifiques. La présence d’abeilles gonflées, incapables de voler ou de déjections anormales exige un diagnostic plus large portant sur la météo, la nourriture, l’état sanitaire et les éventuelles intoxications. L’article Aide-mémoire : 2.9 Maladie de mai décrit la conduite appropriée.

Pendant les fortes chaleurs

L’enjeu principal devient la continuité et la capacité du dispositif. Une panne d’eau au moment où la colonie l’utilise pour refroidir le nid peut obliger les porteuses à rechercher rapidement une autre source.

Il convient alors de :

  • contrôler le niveau au moins une fois par jour ;

  • augmenter la réserve sur la base de l’utilisation réellement observée ;

  • protéger le réservoir d’une surchauffe excessive ;

  • maintenir les surfaces d’atterrissage fonctionnelles lorsque le niveau baisse ;

  • vérifier que l’eau ne se dégrade pas rapidement ;

  • rechercher les fuites et distinguer la consommation de l’évaporation.

La quantité remise dans l’abreuvoir représente seulement une limite supérieure de la collecte par les abeilles. Une partie peut avoir été perdue par évaporation, fuite ou consommation par d’autres animaux.

Deux points issus des travaux sur la chaleur extrême méritent d’être retenus ici. D’une part, la contrainte thermique ne cesse pas au crépuscule : la masse de miel réchauffée pendant la journée continue de restituer de la chaleur pendant la nuit, alors que les abeilles ne peuvent plus récolter d’eau. Il paraît dès lors raisonnable de veiller à ce que l’abreuvoir ne soit pas vide en fin de journée. L’effet d’un horaire de remplissage n’a toutefois jamais été testé expérimentalement. D’autre part, la capacité de tampon thermique dépend de la masse du nid : les colonies fortes, disposant de réserves importantes et d’un nombre suffisant de rayons construits, encaissent mieux un pic de chaleur que les nucléi ou les colonies récemment constituées (Harrison et al., 2026). L’ombrage, la limitation du rayonnement direct sur les ruches et le maintien de colonies suffisamment populeuses relèvent donc de la même logique que la mise à disposition d’eau.

En période de sécheresse ou de traitements agricoles

Une source contrôlée devient particulièrement utile lorsque les eaux naturelles se raréfient et que les flaques restantes se concentrent dans les zones agricoles.

Elle ne protège toutefois pas les butineuses contre les pesticides présents sur les fleurs, le nectar ou le pollen. Elle réduit seulement une voie possible d’exposition.

Une limite plus fondamentale doit être rappelée. La sécheresse n’agit pas seulement en raréfiant les points d’eau : le stress hydrique des plantes peut aussi réduire la quantité de nectar sécrété et modifier la composition du nectar comme du pollen. Les réponses varient toutefois fortement selon l’espèce végétale, le stade de floraison et l’intensité du stress, et la littérature disponible reste fragmentaire.

La conséquence pratique est néanmoins claire : un abreuvoir ne compense ni une disette de nectar ni un déficit de pollen. En période sèche, il faut évaluer simultanément l’eau disponible, l’état des réserves, les entrées de pollen, la quantité de couvain et la continuité des floraisons. Traiter la sécheresse comme un simple problème d’approvisionnement en eau conduirait à négliger sa composante nutritionnelle, qui est souvent la plus limitante. En cas de mortalité aiguë, de tremblements, de paralysies ou de nombreuses abeilles incapables de voler, il faut conserver des abeilles mortes récemment, documenter les circonstances et suivre la procédure décrite dans Aide-mémoire : 3.1.2 Intoxication d’abeilles. L’eau ne doit pas être désignée comme cause sans analyse.

Pendant le nourrissement et en automne

Une colonie recevant un nourrissement liquide absorbe déjà une quantité importante d’eau avec le sirop. Cela ne signifie pas que toute collecte extérieure cesse : du couvain peut encore être présent, la concentration du sirop varie et les conditions météorologiques peuvent maintenir d’autres besoins.

Avec une pâte de nourrissement, l’eau nécessaire à la remise en solution des sucres provient de l’organisme des abeilles, des aliments, d’une source extérieure ou éventuellement de condensat accessible. Les parts respectives ne sont pas connues. Une pâte solide ne doit donc pas être considérée comme entièrement indépendante de l’accès à l’eau.

L’abreuvoir peut rester en service tant que les abeilles volent et l’utilisent. Il n’est pas nécessaire de le retirer à une date fixe. En revanche, la solution aux réserves inadéquates ne doit pas être reportée sur l’eau : il faut constituer à temps des provisions suffisantes et utilisables, comme expliqué dans Tout sur le nourrissement.

Colonies temporairement privées de vol

Certaines situations suppriment tout accès à une source extérieure : essaims artificiels enfermés, transport et transhumance, expédition de reines, confinement lors d’un traitement phytosanitaire voisin. La colonie ne peut alors plus ajuster elle-même sa collecte, et les mécanismes de régulation décrits dans les chapitres précédents deviennent inopérants.

La littérature vérifiée pour cet article ne fournit ici aucune valeur de référence : ni volume par colonie et par heure, ni durée tolérable, ni concentration de sirop équivalente à un apport d’eau libre. Les pratiques professionnelles reposent sur l’expérience, non sur des essais publiés.

Ce qui découle raisonnablement de la biologie exposée plus haut :

  • une nourriture liquide apporte simultanément de l’eau ; une pâte ferme en apporte beaucoup moins ;

  • la chaleur et la densité d’abeilles augmentent fortement la demande, au moment précis où la ventilation est le plus souvent réduite ;

  • l’eau doit être présentée sous une forme qui ne mouille pas la grappe et ne se renverse pas pendant le transport ;

  • la durée du confinement, la température et l’ombrage comptent davantage qu’une quantité fixe.

Il serait imprudent d’aller plus loin. C’est un domaine où la pratique est nettement en avance sur la recherche publiée, et où une règle chiffrée donnerait une fausse impression de certitude.

En hiver : empêcher les dégâts d’eau plutôt que supprimer toute humidité

Pendant les périodes sans vol, une source extérieure ne peut pas résoudre un problème interne. Il ne faut pas introduire systématiquement un récipient d’eau liquide dans la ruche. Le risque de renversement, d’humidification des abeilles et de refroidissement local est plus concret que le bénéfice supposé.

L’objectif hivernal n’est pas d’obtenir une ruche parfaitement sèche. Il consiste à éviter que de l’eau liquide tombe sur la grappe ou mouille durablement les rayons occupés.

Face à une ruche humide, il faut rechercher successivement :

  1. une infiltration de pluie ou de neige ;

  2. un défaut de couverture ou d’écoulement ;

  3. une surface froide située au-dessus de la grappe ;

  4. un volume supérieur où le condensat s’accumule ;

  5. une ventilation ou une isolation inadaptée au système de ruche ;

  6. une colonie trop faible pour le volume qu’elle occupe.

La présence de condensat sur une paroi froide ou dans la partie inférieure n’a pas la même signification que des gouttes tombant sur les abeilles. Il faut corriger l’emplacement dommageable de l’eau, non chercher à supprimer toute condensation en ouvrant largement la ruche.

Ajouter une ventilation peut exporter de la vapeur, mais également de la chaleur. Ajouter une isolation peut réchauffer certaines surfaces, mais déplacer le point de condensation ailleurs. Les modifications doivent donc porter sur l’ensemble formé par la couverture, les parois, le fond, les entrées d’air, le volume et la force de la colonie. L’article L’isolation des ruches à l’épreuve de la thermorégulation collective des abeilles développe ces interactions.

Aucune valeur unique d’humidité relative ne permet de piloter une ruche. Un hygromètre placé à un seul endroit peut surtout refléter la température locale. L’état des abeilles, l’absence d’écoulement sur la grappe, la conservation des rayons, le poids de la ruche et la position du condensat sont plus directement utiles.

Réserves cristallisées, mélézitose et nourrissement d’urgence

Lorsque des réserves sont fortement cristallisées, le problème ne doit pas être découvert au cœur de l’hiver. La priorité consiste à identifier et gérer les cadres problématiques avant l’hivernage, puis à assurer des réserves accessibles de part et d’autre et au-dessus de la future grappe.

Le miel de mélézitose demande une attention particulière. Sa faible mobilisabilité ne peut pas être corrigée de manière fiable en comptant sur le condensat hivernal. Les stratégies préventives sont présentées dans Le mélézitose : origines, risques et gestion pratique au rucher.

Si un nourrissement d’urgence devient nécessaire en période froide, la pâte doit être placée au contact immédiat de la grappe, sans obliger les abeilles à traverser un espace froid. Il faut ensuite contrôler l’évolution du poids et l’accessibilité du nourrissement. Verser de l’eau sur les rayons, introduire une éponge mouillée ou distribuer du sirop froid dans une colonie resserrée ne constitue pas une réponse générale sûre.

Tableau de diagnostic au rucher

Observations, hypothèses et premières actions raisonnables
Observation Hypothèses à examiner Première action raisonnable
Beaucoup d’abeilles à l’abreuvoir Couvain important, chaleur, sécheresse, nourriture concentrée Vérifier la continuité et la capacité ; ne pas conclure automatiquement à une carence
L’abreuvoir reste inutilisé Source concurrente déjà apprise, mauvais emplacement, surface inaccessible, eau souvent absente Améliorer d’abord l’accès, la stabilité et l’emplacement ; ne pas ajouter immédiatement du sel
Des abeilles se noient Eau trop profonde, parois lisses, niveau variable, flotteurs instables Installer une surface rugueuse continue ou un système à capillarité
Les abeilles fréquentent une piscine Fidélité au site, accessibilité, température, visibilité ou composition de l’eau Installer précocement une source sûre et coordonner la réduction d’accès au bassin
L’eau devient verte ou visqueuse Échauffement, lumière, matière organique, renouvellement insuffisant Brosser, rincer, renouveler et protéger davantage le réservoir
Le niveau baisse sans forte fréquentation Évaporation, fuite, oiseaux ou autres animaux Contrôler le dispositif avant d’attribuer la perte aux colonies
Mortalité massive ou troubles neurologiques Intoxication, maladie, dérive d’un traitement ou autre événement aigu Documenter, prélever correctement et contacter le Service sanitaire apicole et l’inspecteur des ruchers
Déjections anormales Nourriture, confinement prolongé, infection ou trouble digestif Ne pas diagnostiquer une nosémose sur ce seul signe ; procéder à une évaluation sanitaire
Eau sous le toit ou sur les rayons supérieurs Infiltration ou condensation sur une surface froide Déterminer l’origine et l’emplacement avant de modifier ventilation ou isolation
Réserves présentes mais colonie qui s’allège Réserves hors de portée, cristallisées, mélézitose, grappe déplacée Vérifier le poids, la position des réserves et planifier un nourrissement d’urgence accessible

Sept règles pratiques à retenir

  1. Anticiper : installer la source avant que les abeilles n’en adoptent une autre.

  2. Rapprocher : réduire le coût et le risque des vols de collecte.

  3. Sécuriser : supprimer les eaux profondes et les surfaces glissantes.

  4. Rester simple : utiliser une eau de provenance connue sans formulation improvisée.

  5. Assurer la continuité : un abreuvoir régulièrement vide perd rapidement son intérêt.

  6. Observer avant d’interpréter : fréquentation, consommation et carence ne sont pas synonymes.

  7. Raisonner par saison : faciliter la collecte au printemps et en été, mais gérer en hiver les infiltrations, le condensat et l’accessibilité des réserves.

Le meilleur abreuvoir n’est finalement pas celui dont la composition paraît la plus « naturelle » ou la plus sophistiquée. C’est celui qui reste disponible, qui permet aux abeilles d’atterrir sans danger, dont la provenance peut être contrôlée et qui offre une alternative suffisamment fiable pour être apprise et revisitée. La gestion de l’eau devient alors une véritable mesure de réduction des risques, sans prétendre remplacer la capacité de la colonie à réguler elle-même ses besoins.

 


Voir aussi :

 

Bibliographie

Les références suivent la norme APA 7 et sont classées par ordre alphabétique. Les renvois internes vers d’autres articles d’ApiSavoir figurent dans le corps du texte et ne sont pas repris ici.

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Auteur
S. Imboden & C. Pfefferlé
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