Comment les abeilles choisissent-elles le pollen ?
Les abeilles ne disposent pas d’un laboratoire miniature capable d’analyser instantanément chaque pollen. Face aux fleurs disponibles, les butineuses combinent des odeurs, des couleurs apprises, des caractéristiques tactiles, la facilité de récolte et des informations reçues dans la ruche. La colonie ajuste efficacement la quantité de pollen rapportée. Sa capacité à sélectionner systématiquement le pollen offrant la meilleure valeur nutritionnelle est en revanche beaucoup moins bien établie.
1. Récolter un pollen ne signifie pas en connaître toute la valeur
La rentabilité énergétique d’un nectar dépend fortement de sa concentration en sucres et de son débit, des propriétés que la butineuse peut apprécier directement en l’ingérant. Le pollen pose un autre problème. Sa valeur dépend de plusieurs dimensions : protéines et profil des acides aminés indispensables, lipides et acides gras, stérols, micronutriments, digestibilité et éventuels composés défavorables. Aucun signal unique ne résume cet ensemble.
De plus, les butineuses de pollen ne sont pas ses principales consommatrices. Elles rassemblent les grains sur leur corps, les humidifient et les compactent dans les corbicules de leurs pattes postérieures, mais elles en digèrent peu pendant la récolte. Ce sont surtout les jeunes ouvrières de la ruche qui consomment le pollen et en redistribuent les nutriments au couvain. Les conséquences d’un pollen insuffisant ou inadéquat peuvent donc apparaître après le retour de la butineuse.
Les colonies réagissent clairement à la faiblesse des réserves ou de l’approvisionnement en augmentant l’effort de récolte. Dans une expérience où la quantité et la teneur en protéines des réserves étaient manipulées séparément, elles ont surtout accru l’apport total de pollen ; elles ne se sont pas spécialisées dans des sources plus riches en protéines (Pernal & Currie, 2001). La compétence collective la mieux démontrée concerne ainsi la régulation de la quantité, non la recherche systématique du pollen « le plus nutritif ».
2. Odeur, toucher et couleur : des indices partiels
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Identifier les signaux que les abeilles peuvent percevoir sans les confondre avec une mesure complète de la qualité nutritionnelle. |
Dispositif expérimental associant des couleurs à deux récompenses polliniques. L’étude a été menée chez le bourdon terrestre (Bombus terrestris), et non chez l’abeille mellifère. © University of Exeter
L’odeur permet de reconnaître une fleur ou un pollen déjà rencontré. Dans des essais contrôlés sur l’abeille mellifère, l’odeur dominait les choix, tandis que la taille des particules et le coût de manipulation influençaient également la préférence (Pernal & Currie, 2002). Ces signaux peuvent rendre une source facile à retrouver ou à exploiter sans garantir qu’elle présente le meilleur équilibre nutritionnel.
Les antennes portent aussi des récepteurs chimiosensoriels. Lors d’un conditionnement du réflexe d’extension du proboscis, des abeilles ont distingué des pollens différant par leurs concentrations en acides aminés ou en acides gras, mais pas par les concentrations en stérols testées (Ruedenauer et al., 2021). L’expérience démontre une capacité de perception dans un dispositif contrôlé. Elle ne prouve pas que les butineuses analysent spontanément tous ces constituants sur les fleurs ni qu’elles en déduisent la valeur biologique pour l’ensemble de la colonie.
La couleur intervient surtout comme signal appris de la fleur. Des bourdons terrestres ont appris à associer une couleur à une récompense pollinique et ont modifié leur choix lorsque l’association était inversée (Nicholls & Hempel de Ibarra, 2014). Cette expérience, souvent présentée comme une preuve générale chez « les abeilles », ne portait pas sur Apis mellifera. Elle montre surtout qu’un indice visuel peut conduire à une source connue ; elle n’établit pas que la couleur révèle naturellement la teneur en protéines ou la qualité globale du pollen.
3. Apprendre une source et recevoir un retour de la colonie
Une butineuse apprend l’emplacement, l’odeur, la couleur, la forme et la facilité d’exploitation d’une source. Cette mémoire favorise la constance florale et réduit le temps consacré à rechercher de nouvelles fleurs. Elle peut donc produire une forte fidélité à une ressource abondante, même si celle-ci n’est pas optimale selon tous les critères nutritionnels.
Certains essais montrent néanmoins que la colonie peut corriger des déséquilibres précis. Huit colonies maintenues sous enceinte et nourries avec un régime artificiel carencé en un acide aminé indispensable ont ensuite préféré l’aliment qui complétait cette carence. D’autres différences entre les régimes, notamment en acides gras, ne pouvaient toutefois pas être entièrement exclues (Hendriksma & Shafir, 2016).
Un autre mécanisme est l’apprentissage différé. Dans une expérience récente, les butineuses n’évitaient pas initialement un pollen contenant de l’amygdaline. Après que ce pollen eut été introduit dans la ruche, elles ont réduit leur préférence pour la même source lors des jours suivants (Lajad & Arenas, 2024). La colonie peut donc associer les signaux d’un pollen à des conséquences apparues après sa récolte. L’essai employait toutefois une concentration expérimentale élevée et démontre l’apprentissage d’une ressource inadéquate, non une capacité générale à classer tous les pollens naturels.
4. Ce que la danse communique réellement
Dans la danse frétillante, l’orientation de la phase frétillante indique la direction de la source par rapport au soleil, tandis que sa durée renseigne sur la distance. La répétition et la vigueur de la danse influencent le recrutement, mais elles dépendent de la rentabilité perçue, de l’état de la colonie et du contexte. Dire simplement que « plus la danse est lente, plus la source est éloignée » ou que « plus il y a de tours, plus le pollen est nutritif » est donc trompeur.
Dans des essais comparant des mélanges polliniques, une augmentation de la teneur en protéines n’a ni raccourci la phase de retour de la danse ni augmenté le nombre de circuits. Les pollens naturels rapportés par les danseuses n’étaient pas plus riches en protéines que ceux des abeilles qui ne dansaient pas (Beekman et al., 2016). La danse ne code donc pas automatiquement la teneur en protéines.
Une réponse plus ciblée reste possible. Après une alimentation carencée en oméga-3 ou en oméga-6, des colonies ont produit des danses plus rapides pour un pollen qui complétait le déficit en acides gras essentiels (Zarchin et al., 2017). Ce résultat montre que l’évaluation peut dépendre de l’état nutritionnel de la colonie. Il ne permet pas de convertir le rythme ou le nombre de circuits en une échelle générale de « qualité du pollen ».
Enfin, la butineuse ne dépose pas un échantillon de ses pelotes pendant la danse : elle les décharge dans une cellule. Les recrues utilisent la danse avec d’autres informations, notamment les odeurs florales portées par la danseuse ou présentes dans la ruche, pour retrouver la source.
5. Ce que l’apiculteur peut en déduire
- Une rentrée abondante indique qu’une source est disponible et fortement exploitée ; elle ne garantit pas que son pollen soit équilibré.
- Une couleur dominante peut simplement traduire la fidélité à une floraison attractive et abondante. Elle ne justifie pas, à elle seule, une complémentation.
- Plusieurs couleurs suggèrent plusieurs sources dominantes, mais ne prouvent ni une diversité botanique élevée ni la couverture de tous les besoins.
- L’évaluation pratique doit croiser la continuité des entrées, les réserves proches du couvain, l’évolution de l’élevage et les floraisons réellement accessibles.
- Une trappe à pollen retire une partie de la ressource que la colonie cherche à réguler. Son emploi doit donc rester surveillé, surtout lors d’une rupture de floraison ou d’un élevage important de couvain.
- Favoriser une offre florale diversifiée et continue réduit le risque qu’une source dominante impose durablement ses limites. La diversité constitue une assurance, non une garantie d’équilibre.
Le choix du pollen résulte ainsi d’une combinaison de perception, d’apprentissage, de disponibilité, de coût de récolte et de rétroactions sociales. L’organisation collective est remarquable, mais elle ne rend pas la colonie infaillible : les abeilles ne peuvent ni choisir une ressource absente du paysage, ni déduire nécessairement toute sa valeur nutritionnelle avant qu’elle soit consommée dans la ruche.
Voir aussi :
- Tout savoir sur le pollen
- Reconnaître le pollen
- Consommation de pollen et développement de la colonie
- Danse des abeilles
- Les sens logés dans les antennes de l’abeille
- Danser, ça s’apprend
Références
- Beekman, M., Preece, K., & Schaerf, T. M. (2016). Dancing for their supper: Do honeybees adjust their recruitment dance in response to the protein content of pollen? Insectes Sociaux, 63, 117–126. https://doi.org/10.1007/s00040-015-0443-1
- Clarke, D., Whitney, H., Sutton, G., & Robert, D. (2013). Detection and learning of floral electric fields by bumblebees. Science, 340(6128), 66–69. https://doi.org/10.1126/science.1230883
- Hendriksma, H. P., & Shafir, S. (2016). Honey bee foragers balance colony nutritional deficiencies. Behavioral Ecology and Sociobiology, 70, 509–517. https://doi.org/10.1007/s00265-016-2067-5
- Lajad, R., & Arenas, A. (2024). Honey bee colonies change their foraging decisions after in-hive experiences with unsuitable pollen. Journal of Experimental Biology, 227(1), jeb246233. https://doi.org/10.1242/jeb.246233
- Nicholls, E., & Hempel de Ibarra, N. (2014). Bees associate colour cues with differences in pollen rewards. Journal of Experimental Biology, 217, 2783–2788. https://doi.org/10.1242/jeb.106120
- Nicholls, E., & Hempel de Ibarra, N. (2017). Assessment of pollen rewards by foraging bees. Functional Ecology, 31(1), 76–87. https://doi.org/10.1111/1365-2435.12778
- Pernal, S. F., & Currie, R. W. (2001). The influence of pollen quality on foraging behavior in honeybees (Apis mellifera L.). Behavioral Ecology and Sociobiology, 51, 53–68. https://doi.org/10.1007/s002650100412
- Pernal, S. F., & Currie, R. W. (2002). Discrimination and preferences for pollen-based cues by foraging honeybees, Apis mellifera L. Animal Behaviour, 63(2), 369–390. https://doi.org/10.1006/anbe.2001.1904
- Ruedenauer, F. A., Biewer, N. W., Nebauer, C. A., Scheiner, M., Spaethe, J., & Leonhardt, S. D. (2021). Honey bees can taste amino and fatty acids in pollen, but not sterols. Frontiers in Ecology and Evolution, 9, 684175. https://doi.org/10.3389/fevo.2021.684175
- Zarchin, S., Dag, A., Salomon, M., Hendriksma, H. P., & Shafir, S. (2017). Honey bees dance faster for pollen that complements colony essential fatty acid deficiency. Behavioral Ecology and Sociobiology, 71, 172. https://doi.org/10.1007/s00265-017-2394-1

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