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Quelle eau pour nos abeilles ?

Dans la ruche, nous l'avons vu, l'eau sert à de multiples fins : indispensable aux individus, matures comme immatures, elle permet aussi aux abeilles de climatiser le nid pendant les fortes chaleurs. Comme elle n’est pratiquement pas emmagasinée dans la ruche, elle doit être apportée de l’extérieur au fur et à mesure des besoins, tâche qui incombe aux porteuses d’eau, ces butineuses particulières qui travaillent même en conditions précaires.

Les abeilles ne choisissent pas toujours l’eau qui paraît la plus propre à nos yeux. Elles peuvent fréquenter une flaque, un bassin ou la piscine du voisin alors qu’un abreuvoir rempli d’eau claire se trouve à proximité. Ce comportement n’obéit toutefois pas à une préférence générale pour l’eau « sale ».

La température de la source, son odeur, son accessibilité, les substances dissoutes et l’apprentissage de son emplacement peuvent tous intervenir. Une eau attractive n’est donc pas nécessairement celle dont la colonie a le plus besoin, ni la plus bénéfique ou la plus sûre.

Pour l’apiculteur, l’objectif n’est pas de fabriquer une eau supposément idéale, mais de proposer assez tôt une source proche, stable, facile à exploiter et de provenance connue.

1. Comment les abeilles choisissent-elles une source d’eau ?

Abeille buvant de l’eau

Comprendre pourquoi la fréquentation d’un point d’eau dépend à la fois de ses propriétés, de sa facilité d’accès et de l’expérience des porteuses d’eau.

Les antennes de l’abeille portent des récepteurs sensibles à l’humidité et à ses variations (Tichy & Kallina, 2014). Cette capacité ne démontre cependant pas qu’une abeille puisse localiser à distance une mare ou un abreuvoir en suivant un gradient d’humidité. À l’extérieur, les mouvements d’air rendent ce signal instable. Les odeurs, la température de la surface, la visibilité du site et les informations fournies par d’autres abeilles constituent des explications plus plausibles ou complémentaires.

Une fois une source découverte, une porteuse d’eau peut mémoriser son emplacement et y revenir. La présence d’autres abeilles et les signaux laissés sur place peuvent encore renforcer cette fréquentation. Le choix observé aujourd’hui dépend donc aussi de ce qui a été appris hier : une source déjà connue peut continuer à être visitée même si un nouvel abreuvoir paraît préférable à l’apiculteur.

Les premières expériences de Butler (1940) ont par ailleurs montré que certaines substances volatiles provenant d’eaux riches en matière organique pouvaient attirer les abeilles. Mais elles ne prouvent ni une préférence universelle pour l’eau croupie, ni un bénéfice nutritionnel de cette matière organique.

2. Sel, piscine et eaux « sales » : que sait-on réellement ?

Sel de cuisine

Distinguer les préférences mesurées dans certaines expériences d’une recommandation nutritionnelle applicable au rucher.

2.1. Les abeilles peuvent préférer certains sels

Les abeilles ont besoin de faibles quantités de sodium, de potassium, de calcium, de magnésium et d’autres éléments minéraux. Le pollen et le nectar en fournissent, dans des proportions très variables. Il est donc biologiquement plausible que l’eau contribue parfois à compléter ces apports.

Dans des expériences contrôlées, certaines solutions diluées de chlorure de sodium ou de magnésium ont suscité davantage de réponses que l’eau pure. L’effet dépendait cependant de l’ion, de la concentration, de la saison et de l’individu ; les concentrations élevées devenaient généralement peu attractives ou répulsives (Butler, 1940 ; Lau & Nieh, 2016 ; Bonoan et al., 2017).

Ces travaux montrent que les abeilles perçoivent les sels et peuvent les rechercher dans certaines situations. Ils ne démontrent ni une carence chronique en sodium dans toutes les colonies, ni une concentration optimale valable pour tous les ruchers, ni une amélioration de la santé par l’ajout régulier de sel.

2.2. Une piscine fréquentée ne prouve pas une attirance pour le chlore

Les abeilles peuvent exploiter assidûment une piscine. Les données disponibles ne permettent toutefois pas d’attribuer ce choix au chlore. La température de l’eau, la visibilité du bassin, l’accessibilité de ses bords, sa teneur en sodium et surtout l’apprentissage de l’emplacement peuvent également intervenir.

Une piscine ne doit donc pas être reproduite dans l’abreuvoir par l’ajout de chlore ou d’eau de Javel. Sa fréquentation ne garantit pas davantage l’innocuité de tous les produits présents dans l’eau, et ses parois peuvent accroître le risque de noyade.

2.3. Les abeilles ne recherchent pas indistinctement le lisier

Une étude récente a comparé de l’eau de pluie, de piscine, d’étang et plusieurs eaux provenant d’exploitations d’élevage. Les eaux les plus minéralisées ainsi que les concentrations élevées de lisier ont été très peu visitées. Les solutions très diluées pouvaient en revanche rester exploitées (Le Bivic, Alaux, Domalain, et al., 2025).

Observer des abeilles dans une flaque agricole ne signifie donc pas qu’elles recherchent les déjections animales. Une flaque peut être utilisée parce qu’elle est proche, chaude, odorante ou déjà connue. Elle peut néanmoins contenir des pesticides, des résidus de médicaments vétérinaires ou des microorganismes. Son attractivité ne constitue pas un contrôle de sécurité.

3. Quelle eau proposer au rucher ?

Abeille au bord d’un point d’eau

Choisir une eau dont la provenance est connue et réduire les risques de contamination sans rechercher une formulation sophistiquée.

Dans la plupart des ruchers suisses, l’eau potable du réseau constitue la solution la plus simple à contrôler. Cela ne signifie pas qu’elle soit biologiquement supérieure à toute eau naturelle, mais sa provenance et sa qualité sont généralement mieux connues.

L’eau de pluie peut également convenir si elle est recueillie et conservée dans un dispositif propre. Une eau de toiture n’est toutefois pas automatiquement pure : poussières, métaux, biocides, déjections animales et résidus accumulés dans les gouttières peuvent s’y retrouver.

Il convient notamment d’éviter :

  • les eaux de ruissellement provenant de cultures traitées ou de routes ;
  • les flaques situées dans ou au bord de parcelles agricoles récemment traitées ;
  • les effluents d’élevage et les eaux de lavage de pulvérisateurs ou de machines ;
  • les récipients ayant contenu des pesticides, des carburants, des détergents ou des médicaments vétérinaires ;
  • les eaux présentant une mousse persistante, une odeur inhabituelle ou une contamination visible.

Cette prudence est justifiée par la possibilité d’une exposition chimique : des néonicotinoïdes et d’autres pesticides ont été détectés dans des flaques de parcelles agricoles dans certaines études (Samson-Robert et al., 2014). Ces résultats ne permettent pas d’estimer le risque de chaque rucher suisse, mais ils montrent qu’une flaque accessible ne doit pas être considérée comme sûre par défaut.

Un abreuvoir extérieur ne restera jamais stérile. Il faut surtout éviter l’accumulation de biofilm, d’algues, de cadavres et de déjections. Les spores de Nosema ceranae peuvent rester viables dans l’eau pendant plusieurs semaines dans certaines conditions expérimentales, même si l’importance réelle de cette voie de transmission au rucher n’est pas connue (MacInnis et al., 2022). Un brossage mécanique, un rinçage abondant et un renouvellement régulier de l’eau sont généralement préférables à l’usage fréquent de désinfectants.

4. Concevoir et faire adopter un abreuvoir sûr

Abreuvoir pour abeilles

Installer assez tôt une source continue où les abeilles peuvent atterrir, boire et repartir sans se noyer.

L’abreuvoir devrait être installé avant les premiers vols printaniers réguliers et avant l’augmentation importante des besoins liés au couvain. Lorsqu’une piscine ou une flaque a déjà été mémorisée, détourner les porteuses d’eau devient plus difficile.

Un bon emplacement est proche du rucher, mais pas directement devant les trous de vol ni sous la zone où tombent les déjections. Au printemps, une situation abritée du vent et réchauffée par le soleil matinal facilite l’utilisation. Pendant les fortes chaleurs, il faut éviter une surchauffe excessive du récipient et vérifier qu’il ne se vide pas.

La conception doit permettre aux abeilles d’atterrir à sec, d’atteindre une pellicule d’eau peu profonde et de repartir sans escalader une paroi lisse. Un abreuvoir à volailles dont la rigole contient des pierres rugueuses peut convenir, à condition que le niveau reste stable et que les zones d’appui ne soient pas submergées. Une mèche, une surface flottante stable ou un matériau alvéolé peuvent remplir la même fonction.

Pour favoriser l’adoption :

  • conserver le même emplacement ;
  • maintenir une eau disponible sans interruptions répétées ;
  • offrir une surface humide visible et facilement accessible ;
  • éviter les fuites qui forment au sol une flaque plus attractive que l’abreuvoir ;
  • adapter la capacité au nombre de colonies et à l’utilisation réellement observée.

Le sel peut-il aider à faire adopter l’abreuvoir ?

Dans un essai préliminaire de courte durée, une eau contenant 0,5 % de sel de table, soit 5 g par litre de solution, a reçu davantage de visites que les autres eaux proposées. Les abreuvoirs utilisés ensuite sur le terrain ont été bien adoptés, mais cette phase ne permettait pas de séparer l’effet du sel de celui de la proximité, de la visibilité et de la conception du dispositif (McCune et al., 2021).

Une eau à 0,5 % de sel peut donc être envisagée temporairement pour tenter de faciliter l’adoption d’un nouvel abreuvoir sûr. Ce dosage n’est ni un optimum démontré ni une recette de supplémentation. Il est prudent de proposer simultanément un second abreuvoir identique sans sel, puis de supprimer progressivement le sel si les abeilles continuent à utiliser la source. L’efficacité de cette stratégie après le retrait du sel n’a pas été testée.

L’eau salée ne devrait pas rester l’unique source mise à disposition pendant une période de forte chaleur et de collecte intensive. Il faut également renoncer aux ajouts de chlore, d’eau de Javel, de miel, de sirop, de vinaigre, d’huiles essentielles ou de compléments nutritionnels sans indication validée.

Si les abeilles fréquentent déjà une piscine

Un nouvel abreuvoir ne garantit pas l’abandon immédiat du bassin. La meilleure stratégie consiste à intervenir avant la saison suivante, à maintenir la nouvelle source en permanence et, si possible, à réduire l’accès à la piscine lorsqu’elle n’est pas utilisée. Placer temporairement l’abreuvoir sur le trajet déjà fréquenté, puis le déplacer progressivement, relève d’une expérience pratique plausible ; son efficacité n’a pas été quantifiée expérimentalement.


Voir aussi :

Références

  • Bonoan, R. E., Tai, T. M., Tagle Rodriguez, M., Feller, L., Daddario, S. R., Czaja, R. A., O’Connor, L. D., Burruss, G., & Starks, P. T. (2017). Seasonality of salt foraging in honey bees (Apis mellifera). Ecological Entomology, 42(2), 195–201. https://doi.org/10.1111/een.12375
  • Butler, C. G. (1940). The choice of drinking water by the honeybee. Journal of Experimental Biology, 17(3), 253–261. https://doi.org/10.1242/jeb.17.3.253
  • Lau, P. W., & Nieh, J. C. (2016). Salt preferences of honey bee water foragers. Journal of Experimental Biology, 219(6), 790–796. https://doi.org/10.1242/jeb.132019
  • Le Bivic, P., Alaux, C., Domalain, J., Vidau, C., Le Conte, Y., Belzunces, L. P., & Pioz, M. (2025). Study of honey bee (Apis mellifera) water preferences: Do bees really like dirty water? Apidologie, 56, 99. https://doi.org/10.1007/s13592-025-01219-3
  • MacInnis, C. I., Keddie, B. A., & Pernal, S. F. (2022). Honey bees with a drinking problem: Potential routes of Nosema ceranae spore transmission. Parasitology, 149(5), 573–580. https://doi.org/10.1017/S0031182021001827
  • McCune, F., Samson-Robert, O., Rondeau, S., Chagnon, M., & Fournier, V. (2021). Supplying honey bees with waterers: A precautionary measure to reduce exposure to pesticides. Environmental Science and Pollution Research, 28(14), 17573–17586. https://doi.org/10.1007/s11356-020-12147-3
  • Samson-Robert, O., Labrie, G., Chagnon, M., & Fournier, V. (2014). Neonicotinoid-contaminated puddles of water represent a risk of intoxication for honey bees. PLOS ONE, 9(12), e108443. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0108443
  • Tichy, H., & Kallina, W. (2014). Sensitivity of honeybee hygroreceptors to slow humidity changes and temporal humidity variation detected in high resolution by mobile measurements. PLOS ONE, 9(6), e99032. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0099032
Auteur
Janine Kievits (mise en page: S. Imboden)
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